MONUSCO – MINUSCA : l’imbroglio rwandais qui piège James Swan

La nomination de l’Américain James Swan à la tête de la MONUSCO intervient dans un contexte régional explosif. À l’est de la RDC, le maintien de la paix se heurte à une réalité complexe où s’entremêlent intérêts nationaux, missions onusiennes et calculs de Realpolitik. Entre Washington, Kigali, Bangui et les Nations unies, les lignes de commandement se brouillent et les responsabilités se confondent.

Au cœur de cette équation délicate : la présence massive de troupes rwandaises engagées à la fois sous mandat de l’ONU et dans le cadre d’accords bilatéraux, notamment en Centrafrique. Une situation qui soulève une question cruciale : comment garantir l’impartialité des opérations de paix lorsque les acteurs militaires impliqués dans les conflits régionaux participent eux-mêmes aux missions censées les stabiliser ?

 

Rappel et constat

 

Les unités militaires de l’armée de Paul Kagame, président du Rwanda, sont parmi les troupes de l’ONU chargées du maintien de la paix dans certaines régions du monde (Casques bleus). Ce qui crée parfois la confusion et le mélange des genres.

C’est le cas de la MINUSCA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en République centrafricaine).

 

Création et déploiement

 

La MINUSCA a été créée le 10 avril 2014 par la résolution 2149 du Conseil de sécurité des Nations unies, en tant qu’opération de maintien de la paix en République centrafricaine. Elle est intervenue en raison de la guerre civile qui sévissait dans ce pays.

Actuellement, les effectifs de la MINUSCA comptent 17.420 Casques bleus, sans compter les membres du personnel civil et les volontaires des Nations unies.

 

Particularité de la composition de la MINUSCA

 

En Centrafrique, où sont déployées les forces de maintien de la paix de l’ONU, sont également présents plus de 8 000 militaires rwandais : environ 3 000 sont déployés sous mandat de la MINUSCA et 5 000 autres opèrent dans le cadre d’un accord bilatéral entre Bangui et Kigali.

 

Le problème ? Tous ces soldats, qu’ils relèvent ou non de l’ONU, sont équipés et rémunérés par les Nations unies, brouillant ainsi la frontière entre les forces internationales et les forces rwandaises agissant pour des intérêts nationaux.

 

Cette confusion est accentuée par le fait que la cheffe de la MINUSCA, Mme Valentine Rugwabiza, est elle-même rwandaise. Proposée et soutenue par Kigali, elle se retrouve à la tête d’une mission comprenant à la fois des Casques bleus rwandais, officiellement sous son commandement onusien, et un contingent bilatéral rwandais dirigé par un officier des Forces de défense rwandaises (RDF) qui est également son conseiller militaire.

 

Sur le terrain, cette double présence rwandaise crée une confusion totale, tant parmi les populations locales que parmi les observateurs internationaux.

C’est l’occasion d’en parler.

 

L’occasion d’évoquer la MINUSCA en Centrafrique est la nomination d’un Américain à la tête de la MONUSCO en RDC voisine.

 

Il s’agit donc de deux missions de maintien de la paix de l’ONU non seulement dans la même région, mais aussi dans deux pays voisins partageant près de 1 600 kilomètres de frontière.

 

Dépendant toutes deux d’un même supérieur hiérarchique, à savoir le chef du département des opérations de paix de l’ONU, qui est également secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, les structures, les modes de commandement et les règlements régissant la MONUSCO, la MINUSCA et d’autres missions de maintien de la paix ailleurs devraient être semblables.

 

Mais le cas des Casques bleus de l’ONU déployés en Centrafrique sous la MINUSCA est unique et particulier.

 

Nous avons jugé intéressant d’évoquer ce cas particulier pour que le diplomate américain James Swan, en accédant à la tête de la MONUSCO, sache qu’il aura également à gérer la situation de la mission voisine en Centrafrique, la MINUSCA, car celle-ci est spéciale et ne correspond pas aux normes habituelles des troupes de l’ONU.

 

L’homme

 

En matière de compétences et d’expérience pour un tel poste, Monsieur James Swan est un diplomate chevronné et impressionnant. Parlant couramment le français, il possède une vaste expérience de l’Afrique. Il a notamment été ambassadeur des États-Unis en République démocratique du Congo entre 2013 et 2016, après avoir représenté Washington à Djibouti de 2008 à 2011, puis avoir exercé comme envoyé spécial américain pour la Somalie de 2011 à 2013.

 

Il a également travaillé au sein du département d’État américain, notamment en tant que sous-secrétaire d’État adjoint chargé de l’Afrique centrale et de l’est. Il a également été chef de mission adjoint dans les ambassades américaines à Kinshasa et à Brazzaville, ainsi que responsable du dossier Zaïre/RDC à Washington, ce qui lui a permis de consolider sa connaissance des enjeux politiques et sécuritaires de la région.

 

Malgré son expérience et sa connaissance de la région, sa nomination intervient à un moment crucial, alors que la MONUSCO poursuit son processus de transition et de redéploiement progressif en RDC.

 

Atmosphère politique et climat sécuritaire dans la région

 

En RDC, où la MONUSCO doit se redéployer, notamment dans le Sud-Kivu d’où elle s’était retirée pour rester un peu dans le Nord-Kivu et en Ituri, les combats sont réguliers et intenses entre les FARDC, l’armée régulière alliée aux volontaires patriotes Wazalendo et aux troupes rwandaises venues en renfort, d’une part, et les groupes armés anti-gouvernementaux ou tribalistes, comme Twirwaneho, Gumino, Red Tabara, et bien entendu l’AFC/M23, d’autre part.

S’y ajoute une nouvelle donne : lundi 2 mars 2026, Washington a placé  l’armée rwandaise et quatre de ses plus hauts officiers supérieurs sous sanctions.

 

Paul Kagame, du Rwanda, qui est l’un des belligérants à l’est de la RDC, ne facilitera donc pas la tâche de la MONUSCO, commandée par le diplomate américain James Swan, dès lors que Washington semble enfin vouloir mettre fin à l’impunité dont il a joui pendant trois décennies de crimes de droit international, de crimes de guerre et contre l’humanité, voire de génocide, qu’il commet en RDC.

 

Impact de l’amalgame entre les troupes de l’ONU de la MINUSCA et celles de Paul Kagame en Centrafrique.

 

Avec ces milliers de soldats rwandais de Paul Kagame déployés « légalement » sur toute la frontière nord de la RDC, longue de plus de 1 600 km, en Centrafrique, de nouvelles agressions ou rébellions naissantes peuvent éclater à tout moment, et la MONUSCO de James Swan, en mission de maintien de la paix en RDC, ne pourrait même pas les identifier, car elles proviendraient des troupes rwandaises en Centrafrique, mais aussi sous mandat de l’ONU, comme « Casques bleus » de la MINUSCA.

 

De même, avec cet amalgame au sein de la MINUSCA en Centrafrique entre les soldats rwandais opérant sous mandat de l’ONU et ceux sous l’accord bilatéral entre Kigali et Bangui, mais tous sous le commandement de la Rwandaise Valentine Rugwabiza, et tous équipés et payés par l’ONU, les violations du cessez-le-feu dans le conflit en RDC seront inextricables.

 

Sans clarification concernant la MINUSCA en Centrafrique, il sera donc difficile, voire impossible, pour la MONUSCO d’accomplir certaines de ses missions en RDC.

 

Atouts du nouveau chef de la MONUSCO pour demander et obtenir une clarification au sujet de la MINUSCA et des troupes de Paul Kagame à la frontière nord de la RDC.

 

Le nouveau chef de la MONUSCO, James Swan, pourra compter sur la détermination de l’administration Trump à faire accepter et appliquer les accords de Washington et de Doha, afin de redorer le blason du président Trump dans l’opinion africaine.

 

Puisque les RDF (Rwandan Defense Forces), l’armée de Paul Kagame, sont désormais sous sanctions comme entité et pas seulement comme individus, elles deviennent moins défendables et diplomatiquement vulnérables.

 

Handicap et inconvénients que pourrait rencontrer la demande de clarification du nouveau patron de la MONUSCO.

 

Liaison et amitié de son chef hiérarchique direct avec la cheffe de la MINUSCA

 

James Swan court le risque de se mettre en conflit avec son supérieur hiérarchique, le chef du département des opérations de paix de l’ONU, le Français Jean-Pierre Lacroix, qui occupe le poste de secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix.

 

En effet, Jean-Pierre Lacroix et la cheffe de la MINUSCA en Centrafrique, la Rwandaise Valentine Rugwabiza, sont des amis et des connaissances de longue date, depuis leur collaboration à l’Organisation internationale du commerce (OIC) à Genève, où elle était directrice adjointe de 2005 à 2013, alors que Jean-Pierre Lacroix était directeur des Nations unies et des organisations internationales.

 

Nommé Secrétaire général adjoint des Nations unies chargé des opérations de maintien de la paix le 15 février 2017, Jean-Pierre Lacroix a proposé et fait nommer son amie et connaissance, Valentine Rugwabiza, au poste de cheffe de la MINUSCA en Centrafrique en 2022.

 

Dans ces conditions, le nouveau chef de la MONUSCO en RDC aurait beaucoup de mal et risquerait gros s’il dénonçait à leur supérieur commun les dysfonctionnements et écartements des règles qui régissent les Casques bleus, que connaît la MINUSCA de Centrafrique, commandée par la Rwandaise et protégée de Jean-Pierre Lacroix, Madame Valentine Rugwabiza.

 

Les lobbies pro-Kagame, toujours puissants aux États-Unis et donc à l’ONU, font pression sur les décideurs quand il s’agit de prendre des décisions concernant le Rwanda.

 

Les lobbies pro-Kagame en Occident, à travers des ONG et autres initiatives, commencent à s’activer pour sauver Paul Kagame et le protéger des sanctions. Le Groupe de contact international pour la région des Grands Lacs (ICG), composé de plusieurs chancelleries occidentales (dont l’Union européenne, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, la France, les Pays-Bas, la Suède et la Suisse), a publié une déclaration le 5 mars 2026 dans laquelle il met la RDC, le Rwanda et les groupes ADF/M23 dans le même panier.

 

Défis et tests

 

Il y a d’abord la surveillance du cessez-le-feu.

Mais pour surveiller un cessez-le-feu sur le terrain, encore faut-il pouvoir s’y déplacer. Et c’est là que les défis s’enchaînent.

 

D’abord, la sécurité aérienne dans l’est de la RDC n’est pas du tout garantie. L’espace aérien fait désormais partie des lignes de front. Les hélicoptères et les avions de la mission doivent pouvoir voler sans être abattus ni perturbés par des brouillages GPS.

 

Ensuite, il faut garantir la liberté de mouvement au sol.

Concrètement, il faudrait une liberté totale de mouvement dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, y compris dans les zones sous le contrôle de l’AFC/M23, ainsi qu’un accès aux aéroports de Goma et de Kavumu. L’AFC/M23 ne l’accorderait pas toujours à la MONUSCO. Il faudra donc toujours composer avec Kigali.

 

Il y a également la protection des populations civiles.

Outre d’autres facteurs, cette mission pourrait se heurter à un défi interne : les coupes budgétaires ont imposé la suppression d’au moins 400 postes. En effet, la protection des populations comporte un volet humanitaire dans lequel les acteurs ne sont pas des Casques bleus, mais opèrent ensemble. Lorsque le budget de la MONUSCO est réduit ou subit des coupures, ce sont ces agents civils qui sont licenciés en premier.

 

Exigences minimalistes

 

Pour accomplir sa mission, en tant que chef de la MONUSCO et diplomate américain, James Swan peut exiger du département du maintien de la paix de l’ONU qu’il coupe les soldes et les soutiens logistiques versés aux troupes rwandaises en Centrafrique, car on ignore qui sont réellement les Casques bleus de l’ONU sous le commandement de la Rwandaise Valentine Rugwabiza.

 

Dès le début de son mandat à la tête de la MONUSCO en RDC, James Swan devrait exiger que le contingent officiel des troupes rwandaises dans la MINUSCA commence à quitter la Centrafrique, sans attendre la fin ou un probable renouvellement du mandat de cette mission en novembre 2026, car sinon les missions de la MONUSCO en RDC seraient impossibles à accomplir.

 

En tant que citoyen américain et diplomate affecté à l’ONU, James Swan doit demander au gouvernement américain d’exiger du Conseil de sécurité de l’ONU la suspension de la participation du Rwanda aux missions onusiennes de maintien de la paix, car celle-ci empêche les Casques bleus d’accomplir leurs missions, notamment dans le cadre de la MONUSCO en RDC et de la MINUSCA en Centrafrique.

 

Il devrait également demander à l’Union européenne et aux États-Unis d’exiger de ceux qui financent les opérations et les interventions de l’armée de Paul Kagame dans certains pays, dans le cadre bilatéral, de cesser de le faire. Cette exigence concerne l’Union européenne et certaines multinationales, comme TotalEnergies, qui financent le déploiement de l’armée de Paul Kagame au Mozambique ou en République centrafricaine.

 

Quant au sort de Valentine Rugwabiza et des officiers de l’armée de Paul Kagame qui ont abusé de l’ONU et ridiculisé ses missions de maintien de la paix dans la région, il sera réglé après le départ de Paul Kagame du pouvoir au Rwanda, car ses lobbies à l’ONU, aux États-Unis et en Occident en général sont encore puissants pour faire pression sur les décideurs politiques de ces pays ou organisations et les empêcher d’agir dans ce sens.

 

Emmanuel Neretse

 

 

 

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