Rwanda 2026 : l’enseignement achève de se mourir
Cinq ans après « Au Rwanda, l’enseignement se meurt », le naufrage est officiel
Il y a cinq ans, j’alertais ici même sur la dégradation de la qualité de l’enseignement au Rwanda ([« Au Rwanda, l’enseignement se meurt »](15 septembre 2020). Ce que je décrivais alors comme une tendance inquiétante est aujourd’hui un effondrement documenté, chiffré et publié par l’organisme international le plus regardant en la matière. Entre-temps, un scandale de fraude massive aux examens nationaux a éclaté au grand jour, révélant une chaîne de complicités qui va des salles de classe jusqu’aux étages du pouvoir. Pendant ce temps, les enfants des dignitaires du régime continuent, eux, de grandir dans des écoles privées hors de prix, à l’abri du naufrage commun. Il est temps de nommer les choses : ce que le Rwanda est en train de construire, ce n’est pas un système éducatif, c’est une machine à reproduction sociale.
Le verdict de PISA : derniers de la classe mondiale
En septembre 2026, l’OCDE a publié les résultats de l’enquête PISA 2025 (Programme for International Student Assessment), qui évalue tous les trois ans les compétences en lecture, mathématiques et sciences des élèves de 15 ans dans près de 90 pays. C’était la toute première participation du Rwanda à ce classement, lancée en grande pompe le 30 août 2024 par le ministre de l’Éducation d’alors, Gaspard Twagirayezu, en présence du directeur de l’éducation de l’OCDE, Andreas Schleicher.
Le résultat est sans appel. Avec un score global de 301 points, contre une moyenne OCDE de 460 et un score de 535 pour Singapour, en tête du classement, le Rwanda termine bon dernier ou quasi dernier dans les trois disciplines testées : dernier sur 89 pays en lecture, parmi les tout derniers en mathématiques, dernier sur 90 pays en sciences. Concrètement, 96 % des élèves rwandais n’atteignent pas le niveau minimal de compétence en lecture, 92 % en mathématiques, 87 % en sciences. Et 86,5 % des élèves rwandais se classent parmi les élèves les plus faibles dans les trois matières à la fois – un cumul de retard qui ne laisse guère d’échappatoire.
Le rapport de l’OCDE pointe des facteurs structurels vertigineux : 54 % des élèves rwandais interrogés avaient séché au moins un cours dans les deux semaines précédant le test ; 57 % déclarent avoir subi du harcèlement scolaire, avec un score en sciences inférieur de 21 points chez les élèves harcelés ; l’écart de performance lié à l’origine sociale atteint 20 à 29 points ; et, selon l’infographie officielle reprenant ces données, 57 % des élèves fréquentent un établissement où le manque de matériel pédagogique nuit directement à l’enseignement. Le ministre de l’Éducation, Joseph Nsengimana – qui a succédé à Twagirayezu en l’espace de deux ans à peine, nouvelle illustration de l’instabilité chronique à la tête de ce ministère – a dû reconnaître : « Ce qui en est ressorti montre que nous ne sommes pas là où nous voudrions être. » Il promet sept mesures correctives – accompagnement différencié des élèves, lutte contre l’absentéisme, réduction des inégalités de genre en sciences, soutien renforcé aux écoles défavorisées, lutte contre le harcèlement, resserrement des liens école-famille, pédagogie plus appliquée – avant la prochaine édition de l’enquête, en 2029. On appréciera le distinguo entre les promesses de communication et vingt ans de pouvoir sans réforme structurelle réelle du système éducatif.
Le scandale des tricheries : l’aveu qui a suivi de dix jours l’autosatisfaction
Ce classement humiliant s’est doublé, dans les mêmes semaines, d’un scandale de fraude aux examens nationaux d’une ampleur inédite – inédite non pas parce que la fraude serait nouvelle au Rwanda, mais parce que son ampleur a, cette fois, été rendue publique.
Le 20 août 2026, la ministre d’État chargée de l’Éducation, Claudette Irere, présentait en grande cérémonie, au Kigali Conference & Exhibition Village, les résultats des examens nationaux de fin de primaire (PLE) et de fin de premier cycle du secondaire (O-Level) pour l’année 2025-2026 : un taux de réussite de 88,21 %, en bond spectaculaire par rapport aux 75,6 % de l’année précédente. Treize élèves – sept en primaire, six au secondaire – recevaient récompenses et éloges officiels pour leurs performances « encourageantes », le lauréat national, Rwego Mutijima Bruno Licky, de l’École Internationale La Racine à Bugesera, culminant à 99,6 %.
Dix jours plus tard à peine, le 30 août 2026, le ministère devait admettre que 7 188 élèves de fin de primaire allaient devoir repasser leurs examens, après la découverte de fraudes organisées dans 254 salles d’examen à travers le pays. Le 21 août déjà, 243 cas de fraude avaient été recensés sur l’ensemble des candidats – 276 579 en primaire, 149 015 en O-Level, soit plus de 425 000 élèves. Le ministère lui-même a reconnu que « certaines de ces fraudes ont été organisées et facilitées par des adultes chargés d’administrer les examens » : des surveillants ont aidé des candidats à tricher, en connivence, dans de nombreux cas, avec des responsables scolaires locaux. Plus de 600 enseignants et chefs d’établissement font désormais l’objet d’une procédure disciplinaire. Le ministre Nsengimana a dû concéder qu’il s’agissait du « plus grand nombre de cas de fraude jamais recensé » aux examens nationaux rwandais.
Que la ministre Irere ait célébré, le 20 août, un taux de réussite historique – et distribué ordinateurs portables et bourses à des lauréats – alors même qu’une partie de cette embellie reposait sur une fraude organisée à l’échelle nationale, en dit long sur la fiabilité des statistiques éducatives que le régime rwandais exhibe depuis des années comme un trophée devant les bailleurs de fonds internationaux. Soit les autorités ignoraient tout de l’ampleur du problème dix jours avant qu’il n’explose au grand jour – ce qui interroge leur capacité de pilotage -, soit elles le savaient et ont choisi de communiquer quand même sur un chiffre flatteur. Dans les deux cas, la crédibilité du système d’évaluation rwandais, déjà mise à mal par PISA, en sort davantage écornée.
Cette fraude, au demeurant, ne sort pas de nulle part. Des éditorialistes rwandais eux-mêmes ont souligné que les établissements sont depuis des années jugés – et les enseignants récompensés ou sanctionnés – sur leur seul taux de réussite et leur position dans les classements de performance : un système d’incitation qui pousse mécaniquement à la fraude quand l’administration se réduit à un pilotage par indicateurs, sans contrôle réel de la qualité des apprentissages.
Une culture de l’impunité installée depuis vingt ans
Car ce scandale n’est que le dernier épisode d’un mal chronique. Le ministère de l’Éducation rwandais a une longue histoire de prébendes et de trafics d’influence autour des examens et des marchés publics du secteur – et une histoire tout aussi longue d’impunité pour les coupables les mieux introduits.
En 2020 déjà, Isaac Munyakazi, alors ministre d’État chargé de l’enseignement primaire et secondaire, avait été reconnu coupable d’avoir servi d’intermédiaire dans un système de corruption portant précisément sur la falsification de classements scolaires : le propriétaire d’une école privée, Abdou Gahima, lui avait versé 500 000 francs rwandais pour que la Good Harvest Primary School voie son classement artificiellement gonflé lors des affectations en secondaire de 2019, en graissant la patte d’Alphonse Sebaganwa, alors responsable des examens au Rwanda Education Board (REB). Condamné en première instance à dix ans de prison ferme et dix millions de francs rwandais d’amende, Munyakazi a vu sa peine réduite en appel à cinq ans… avec sursis. Son complice, le propriétaire d’école Gahima, lui, est resté derrière les barreaux – la presse rwandaise elle-même a parlé, à ce sujet, de « deux poids, deux mesures » dans la justice rwandaise. Le message envoyé au reste de l’administration est limpide : un ministre condamné pour avoir monnayé un classement scolaire finit par ne plus faire un seul jour de prison.
Plus significatif encore : Justin Nsengiyumva, secrétaire permanent du ministère de l’Éducation jusqu’en 2008, avait été arrêté et condamné cette même année pour corruption, avant de fuir le pays pour le Kenya. Gracié par Paul Kagame en 2023, avec 380 autres condamnés, il est rentré au Rwanda en 2025, a été nommé gouverneur adjoint de la Banque nationale du Rwanda en février de la même année – puis, le 23 juillet 2025, Premier ministre du Rwanda, en remplacement d’Édouard Ngirente. Un haut fonctionnaire condamné pour corruption au sein même du ministère de l’Éducation devenu, dix-sept ans plus tard, chef du gouvernement rwandais : voilà, mieux qu’un long discours, ce que « rendre des comptes » veut dire au sommet de l’État rwandais.
Cette instabilité et cette impunité vont de pair avec une valse des titulaires qui frappe plus ce ministère que n’importe quel autre portefeuille depuis l’arrivée au pouvoir du FPR : de Papias Malimba Musafiri à Eugène Mutimura, puis à Gaspard Twagirayezu et aujourd’hui Joseph Nsengimana – pour ne citer que les plus récents -, aucun cap éducatif ne survit assez longtemps à son concepteur pour être sérieusement évalué, corrigé ou pérennisé. Le système de contrats de performance (imihigo), présenté depuis des années comme la martingale rwandaise de la bonne gouvernance, a montré ses limites dans le secteur éducatif sans qu’aucune remise à plat n’ait jamais été engagée : on change de ministre, on relance une campagne de communication, on republie des statistiques flatteuses – et le fond du problème demeure. Ajoutons à ce tableau une pratique dénoncée de longue date par des sources rwandaises : celle de ministres successifs ayant fait imprimer leurs propres manuels scolaires afin de toucher une commission sur ce marché public particulièrement juteux – une allégation qui mériterait, à elle seule, un audit indépendant des marchés publics de l’édition scolaire rwandaise.
Pendant ce temps, les enfants du pouvoir ont leur école à eux
Ce naufrage du système public n’est pas subi de la même façon par tout le monde. Pendant que 96 % des élèves rwandais n’atteignent pas le niveau minimal de lecture, les enfants des dignitaires du régime, eux, grandissent dans un tout autre monde scolaire.
Le président Paul Kagame a vu s’ouvrir en 2024, dans le district de Bugesera, la Ntare Louisenlund School – un établissement de 9 millions de dollars, calqué sur la Ntare School d’Ouganda dont Kagame et le président ougandais Yoweri Museveni sont eux-mêmes d’anciens élèves. Son premier contingent d’élèves a été recruté, officiellement, parmi les meilleurs résultats aux examens nationaux – mais le simple fait qu’un établissement d’un tel standing, aussi directement adossé au parcours personnel et au patronage du chef de l’État, ouvre ses portes l’année même où le système public s’effondre en dit long sur les priorités éducatives du régime.
La Première dame, Jeannette Kagame, est quant à elle membre cofondatrice de la Green Hills Academy à Kigali, l’un des établissements internationaux les plus huppés du pays, dont elle préside année après année, publiquement et sans détour, les cérémonies de remise de diplômes. Établissement à programme international, frais de scolarité sans commune mesure avec les moyens de la grande majorité des familles rwandaises : c’est là, et non dans les salles de classe surchargées et sans manuels de 57 % des écoles publiques, que grandit la relève de la nomenklatura.
Cette coexistence n’est pas un hasard statistique : c’est la définition même de la reproduction sociale. Quand l’école publique cesse de fonctionner comme ascenseur social et se transforme en trieuse de l’échec généralisé, seules les familles disposant du capital économique et politique nécessaire peuvent continuer d’offrir à leurs enfants un enseignement de qualité, garantissant à leur tour l’accès aux positions dominantes de demain. Le Rwanda officiel aime à se présenter comme un modèle de méritocratie et de « bonne gouvernance » ; les chiffres de PISA 2025, mis en regard avec la carte des écoles privées de la nomenklatura, racontent une tout autre histoire : celle d’un pays à deux vitesses, où l’élite se reproduit à l’abri du naufrage qu’elle laisse s’aggraver pour tous les autres.
Un leadership qui n’évalue rien, ou qui n’en tire aucune conséquence
Ce qui frappe, au bout de ce parcours documentaire, ce n’est pas seulement la gravité de chaque scandale pris isolément – le classement PISA, la fraude aux examens, les prébendes ministérielles, l’existence même de ces écoles pour dignitaires. C’est l’absence quasi totale de continuité, d’évaluation sérieuse et de sanction politique qui les relie tous. Un ministère qui change de titulaire presque chaque année ne peut pas construire de politique de long terme. Un système qui célèbre ses statistiques dix jours avant d’admettre qu’elles sont en partie frauduleuses ne peut pas prétendre au pilotage par la donnée qu’il revendique devant ses partenaires internationaux. Une justice qui condamne un ministre à dix ans de prison pour, en appel, le libérer avec sursis, n’envoie aucun signal dissuasif à une administration structurellement corruptible. Et un pouvoir qui scolarise sa propre progéniture dans des établissements à 9 millions de dollars n’a, de fait, plus aucune incitation personnelle à corriger l’échec du système qu’il impose au reste du pays.
Cinq ans après mon premier article, le diagnostic n’a donc pas seulement été confirmé : il a été aggravé, documenté et, pour la première fois, chiffré par une organisation internationale hors de portée de la propagande d’État. Il faudra bien, un jour, que la communauté des bailleurs qui financent depuis vingt ans le « miracle éducatif rwandais » regarde ces chiffres en face – et que les autorités rwandaises rendent enfin des comptes, non pas en communication, mais en actes.
Gaspard Musabyimana
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