Rwanda : y a-t-il un pilote dans l’avion ?
Trente ans de pouvoir sans partage, un score électoral à 99,18 %, une opposante qui risque la perpétuité : le Rwanda de Paul Kagame continue de fasciner les chancelleries occidentales, prompt à saluer un « miracle » économique et sécuritaire érigé en modèle pour le continent. Mais sous ce vernis, les fissures se multiplient et s’accélèrent depuis l’été 2026 : des examens nationaux truqués jusque dans les rangs des élus locaux, de l’alcool frelaté qui a tué au moins cinquante personnes avec la complicité passive du régulateur censé les protéger, des robinets et des compteurs électriques qui lâchent dans la capitale, un ministre des Affaires étrangères publiquement désavoué par son propre président, une police informelle des tenues vestimentaires, et une croissance à deux chiffres proclamée par un pays déjà pris en flagrant délit de manipulation statistique. Autant de signaux, documentés et datés, qui posent une question simple : dans cet avion qui vole depuis trente ans sans jamais changer de pilote, y a-t-il encore quelqu’un aux commandes ?
Chronique d’un pouvoir vieillissant et d’un État qui se délite
Depuis 1994, un seul homme dirige le Rwanda : Paul Kagame. Trente ans d’un pouvoir sans partage, consacrés par un système électoral qui ne laisse plus rien au hasard. Lors du scrutin du 15 juillet 2024, le président sortant a été « réélu » avec 99,18 % des voix, un score qui relève moins de la politique que de la liturgie. Pendant que les chancelleries occidentales continuent de célébrer le « miracle rwandais », le pays donne, mois après mois, des signes de plus en plus nets d’un État qui se délite : examens nationaux truqués à grande échelle, alcools frelatés qui tuent par dizaines, coupures d’eau et d’électricité à répétition, ministre publiquement rabroué par son propre chef, femmes rappelées à l’ordre pour leur tenue vestimentaire. Une question, provocante mais légitime, s’impose : y a-t-il encore un pilote dans l’avion ?
Un pouvoir sans alternance ni contradicteurs
Le vocabulaire diplomatique parle volontiers de « stabilité » pour qualifier le régime rwandais. Le mot exact serait plutôt verrouillage. Paul Kagame dirige le pays sans discontinuer depuis la victoire militaire du Front patriotique rwandais en 1994. Un référendum constitutionnel organisé en 2015 lui a ouvert la voie d’un maintien au pouvoir jusqu’en 2034. Se présenter contre lui relève, dans ces conditions, de la formalité : au scrutin de juillet 2024, il n’affrontait que deux candidats agréés par la commission électorale, tandis que d’autres figures de l’opposition, à commencer par Diane Rwigara, en étaient exclues avant même le dépôt des candidatures. Un score à 99 % ne constitue pas un plébiscite librement consenti ; il signale au contraire l’absence de toute compétition réelle. C’est la définition même d’une dictature électorale.
Le sort de Victoire Ingabire, ou l’opposition mise sous cloche
La trajectoire de Victoire Ingabire illustre à elle seule le traitement réservé à l’opposition rwandaise. Libérée en 2018 après huit ans passés en détention sur une peine de quinze ans, elle demeurait sous restrictions. Lorsque ses droits civiques ont commencé à être restaurés en 2024, lui ouvrant la possibilité théorique de se présenter à une élection, les poursuites judiciaires à son encontre ont repris de plus belle. Un nouveau procès, initialement prévu le 20 mai 2026 puis reporté au 15 juin, l’expose, avec neuf coaccusés de son parti Dalfa-Umurinzi, à une possible condamnation à perpétuité pour « constitution d’organisation criminelle » et « incitation à des troubles publics ». Selon ses avocats, ses conditions de détention se sont nettement dégradées : deux appels téléphoniques seulement avec sa famille depuis juin, accès refusé aux médicaments dont elle a besoin, restrictions sur l’accès aux services religieux. Dès juillet 2024, Paul Kagame avait publiquement déclaré qu’elle « ne finirait pas bien » – une phrase que ses avocats lisent aujourd’hui comme un présage. Quand la principale figure de l’opposition passe le plus clair des trente dernières années soit en exil, soit en prison, il devient difficile de parler d’un espace politique pluraliste.
Un État qui se délite : les signaux d’alarme s’accumulent
Ce qui frappe, en 2026, ce n’est plus seulement l’absence de démocratie : c’est l’accumulation, en quelques semaines à peine, de dysfonctionnements qui touchent au cœur même de l’administration quotidienne du pays.
La triche généralisée aux examens nationaux
Fin août 2026, une enquête a confirmé une « triche de masse » aux examens nationaux de fin de cycle primaire : 7 188 élèves ont dû repasser l’épreuve. Fait notable, c’est le New Times, quotidien officieux du pouvoir, qui a lui-même exigé que « tous les adultes impliqués rendent des comptes », rappelant que « les enfants ne conçoivent pas des stratagèmes élaborés pour compromettre les examens nationaux ». Début septembre, le bureau national d’enquêtes (RIB) a présenté 39 suspects, parmi lesquels deux vice-maires de district, des responsables de l’éducation, des directeurs d’école et des surveillants d’examen, dont certains auraient déguisé la fraude en « aide aux enfants ». Un scandale de cette ampleur, impliquant jusqu’à des élus locaux, ne s’improvise pas : il suppose une chaîne de complicités tolérée depuis longtemps.
Le poison de l’impunité : l’alcool frelaté et la faillite du régulateur
Plus grave encore : au cours du seul premier semestre 2026, l’alcool frelaté a fait au moins 50 morts et plus de 500 cas d’empoisonnement recensés à travers le pays ; une centaine de survivants ont perdu la vue de façon permanente, d’autres ont subi des atteintes rénales, hépatiques ou neurologiques. En cause : du méthanol utilisé pour couper ou renforcer artificiellement des boissons vendues comme de simples alcools artisanaux – un poison chimique substitué, sciemment ou par négligence criminelle, à l’éthanol. L’affaire ne s’est pas arrêtée aux petits producteurs : l’enquête a fini par atteindre le régulateur lui-même, avec l’arrestation du directeur général de l’Office rwandais des aliments et des médicaments (Rwanda FDA) et de dix-huit autres fonctionnaires. La presse locale évoque des produits ayant obtenu des « marques officielles de qualité » sans documentation appropriée, et pointe des soupçons de « corruption, négligence ou faiblesses systémiques de l’application ». Autrement dit : l’organe censé protéger les consommateurs a lui-même failli, voire fermé les yeux. Des rumeurs, non confirmées à ce jour par une enquête indépendante, prêtent par ailleurs à certains propriétaires d’unités de production des liens avec des proches du pouvoir ; à défaut de preuve, on retiendra ce que les faits établissent déjà : un empoisonnement de masse rendu possible par la défaillance, documentée, de l’organe de contrôle.
Des infrastructures à l’abandon : ni eau, ni électricité fiables
Le 21 août 2026, la régie nationale de l’eau (WASAC) a présenté des excuses publiques après plusieurs semaines durant lesquelles les robinets sont restés à sec dans de nombreux quartiers de Kigali – Kanombe, Ndera, Nyarugunga, Busanza, Kabeza, Rubirizi, Karama, ainsi que Runda et Rugalika dans le district de Kamonyi. Trois semaines plus tard à peine, le 10 septembre, c’est le directeur général de la régie d’électricité (REG) qui était convoqué devant la commission sénatoriale de l’Économie et des Finances pour s’expliquer sur des coupures de courant à répétition et des fluctuations de tension endommageant les équipements, à Gahanga, Nzove, Gikondo, dans la Province de l’Ouest et à Kigali même. Un pays qui ne parvient plus à garantir de façon continue l’eau et l’électricité dans sa propre capitale ne peut sérieusement prétendre incarner un modèle de gouvernance pour le continent.
Un ministre publiquement humilié
Le 24 août 2026, lors d’une conférence de presse à Kigali devant des journalistes et créateurs de contenu africains, Paul Kagame a publiquement désavoué son ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, à propos d’un différend opposant ce dernier à une journaliste. Plutôt que de couvrir son ministre, le président a tranché en sa défaveur, estimant qu’« Olivier n’a pas le monopole des faits » et qualifiant l’affaire de pure « sottise ». Ce n’était pas la première disgrâce du genre pour ce ministre, déjà limogé en 2020 pour avoir exprimé des positions personnelles plutôt que la ligne gouvernementale, avant d’être réhabilité quatre ans plus tard. Qu’un chef d’État choisisse de rabaisser publiquement son propre chef de la diplomatie, plutôt que de régler l’incident en privé, en dit long sur le fonctionnement personnalisé – et de plus en plus erratique – de l’exercice du pouvoir à Kigali.
La police des tenues vestimentaires
Fin août 2026, plusieurs jeunes femmes ont été refoulées d’un concert de l’artiste tanzanien Diamond Platnumz à la BK Arena de Kigali, sommées de se couvrir les épaules et le ventre. L’épisode survenait quelques semaines après l’annonce, par un porte-parole de la police, d’une surveillance accrue des comportements jugés « indécents » dans les lieux publics. Si la ministre de la Jeunesse a pris soin de rappeler qu’il ne fallait « humilier, menacer ou maltraiter qui que ce soit en raison de sa tenue », elle a dans le même temps invité les citoyennes à « questionner leurs choix vestimentaires » – soit une condamnation en demi-teinte qui a surtout mis en lumière l’existence d’une police informelle des mœurs, dans un pays où, par ailleurs, l’État peine à garantir l’eau courante.
Le mirage statistique : une croissance à l’épreuve du doute
Officiellement, l’économie rwandaise resterait insolente de vigueur : 9,4 % de croissance en 2025, contre 7 % initialement prévus, et jusqu’à 10 % au premier trimestre 2026. Ces chiffres, largement relayés par les institutions internationales, méritent pourtant d’être reçus avec circonspection. En 2019 déjà, une enquête du Financial Times, fondée sur l’analyse de plus de 14 000 données et une lettre interne de la Banque mondiale évoquant une « manipulation des statistiques officielles », avait établi que Kigali avait maquillé ses chiffres de pauvreté à la veille du référendum constitutionnel de 2015 qui allait précisément permettre à Paul Kagame de prolonger son mandat jusqu’en 2034. Un pays qui a un passif documenté de trucage statistique, à un moment politiquement sensible, ne mérite pas un blanc-seing lorsqu’il annonce, sept ans plus tard, des taux de croissance proches de 10 % – dans le même temps où sa capitale rationne l’eau et coupe le courant. La prudence n’est pas ici du cynisme : c’est une exigence méthodologique minimale.
Conclusion : un avion sans instruments ?
Pris isolément, chacun de ces épisodes pourrait passer pour un simple fait divers. Mis bout à bout – une opposante qui risque la perpétuité, un régulateur sanitaire lui-même corrompu, une capitale qui manque d’eau et d’électricité, un ministre humilié en public, une police informelle des tenues vestimentaires, une administration scolaire gangrenée par la fraude, et des statistiques dont la fiabilité reste à démontrer -, ils dessinent la trajectoire d’un pouvoir qui, après trente ans sans partage, semble de moins en moins capable de piloter les affaires ordinaires de l’État. Chaque crise a été gérée en ordre dispersé, sans coordination visible : l’agence sanitaire qui arrête son propre directeur, le bureau national d’enquêtes qui présente publiquement des élus locaux comme suspects, l’électricien national sommé de s’expliquer devant le Sénat, la diplomatie déjugée par le président lui-même. Gouverner un pays, ce n’est pas seulement écraser toute opposition et afficher des scores électoraux à 99 %. C’est aussi, et peut-être surtout, faire couler l’eau aux robinets, garantir l’électricité, tenir des examens honnêtes et vendre de l’alcool qui ne tue pas. Sur ces dimensions ordinaires mais vitales, le bilan de l’année 2026 autorise à poser, sans grandiloquence, une question désormais sérieuse : y a-t-il encore quelqu’un aux commandes ?
Gaspard Musabyimana
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