L’attentat du 6 avril 1994 : ce qu’une conférence parisienne a laissé dans l’ombre

Le 9 septembre, à Paris, une conférence organisée dans les locaux de L’Obs promettait de répondre à une question vieille de plus de trente ans : qui a abattu l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994 ? Réunis autour d’un même constat – l’origine du tir situé à Kanombe, siège de la garde présidentielle -, les intervenants ont convergé vers une thèse unique, sans qu’aucune voix ne porte les accusations, documentées et parfois recueillies sous serment, de plusieurs anciens cadres du Front patriotique rwandais contre Paul Kagame. Retour sur un dossier que la justice française a classé faute de preuves suffisantes, mais que ce silence ne permet pas de considérer comme clos.

 

Une soirée au plateau homogène

 

Mercredi dernier, 9 septembre 2026, une conférence intitulée « Qui a abattu l’avion du président Habyarimana ? » s’est tenue dans les locaux de L’Obs (Nouvel Observateur) à Paris.  L’avion dont il est question, le Falcon 50 transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana, son homologue burundais Cyprien Ntaryamira et leurs accompagnateurs était abattu à l’approche de l’aéroport de Kigali. Il a été abattu le 6 avril 1994. Plus de trente ans après, la justice française a clos son enquête faute de charges suffisantes, sans identifier les auteurs de l’attentat. Cette différence entre absence de preuve judiciaire suffisante et résolution historique de l’affaire est essentielle.

 

Le débat réunissait Michel Bussi, Colette Braeckman, Patrick de Saint-Exupéry, François Graner et l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic, sous la modération de Cécile Deffontaines. Son intitulé promettait de répondre à une question toujours ouverte : « Rwanda : qui a abattu l’avion du président Habyarimana ? »

 

Le problème de cette soirée c’est qu’aucun représentant du corpus constitué par les anciens membres du Front patriotique rwandais ayant accusé Paul Kagame ne figurait parmi les intervenants. Or ces témoignages existent. Certains ont été publiés, d’autres recueillis sous serment ou versés à des procédures judiciaires. Ils présentent aussi des contradictions, des rétractations et des dépendances entre sources qu’un travail sérieux doit exposer.

 

Le choix de certains intervenants : la journaliste belge Colette Braeckman, l’écrivain et grand reporter Patrick de Saint-Exupéry, l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic, mérite d’être examiné avant même le contenu des échanges, tant leurs positions publiques respectives sur ce dossier sont connues et convergentes.

 

Colette Braeckman défend de longue date l’idée que le missile est parti du camp militaire de Kanombe, siège de la garde présidentielle, ce qui rendrait « improbable » toute implication du Front patriotique rwandais (FPR). Patrick de Saint-Exupéry, dans son livre La Traversée, a été accusé par plusieurs spécialistes de la région des Grands Lacs de minimiser le sort des réfugiés hutu tués dans les forêts congolaises entre 1996 et 1997, et de contester la portée du Rapport mapping de l’ONU (2010) sur ces exactions ; sa méthode a été critiquée aussi bien par des chercheurs universitaires que par des ONG humanitaires qui l’ont qualifié de « faussaire » sur certains points relatifs au Congo. Quant à Marc Trévidic, il est l’un des deux magistrats qui, en 2012, ont produit la contre-expertise balistique désignant Kanombe, une expertise dont la méthode et, surtout, la gestion d’un témoin clé, ont fait l’objet de critiques sévères.

 

Un plateau composé de trois personnalités qui, chacune à sa manière, ont déjà pris position en faveur d’une même thèse ne construit pas un débat contradictoire : il construit une démonstration. Ce déséquilibre invite examiner avec rigueur les arguments avancés.

 

Ce que l’expertise française a réellement établi

 

L’expertise ordonnée par les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux a contrasté avec l’hypothèse de tirs partis de Masaka, site retenu dans l’ordonnance Bruguière de 2006. Elle a considéré plus probable une zone de départ située à Kanombe ou dans son voisinage immédiat.

 

Cette localisation probable ne désigne cependant pas les tireurs. « Kanombe » ne signifie pas nécessairement que les missiles furent tirés de l’intérieur du camp militaire, encore moins qu’ils furent nécessairement employés par des membres des Forces armées rwandaises. La balistique peut circonscrire une zone ; elle ne peut, sans traces matérielles ou témoignages fiables supplémentaires, identifier une chaîne de commandement.

 

Les anciens du FPR ayant accusé Paul Kagame

 

Les accusations visant la direction du FPR ne proviennent pas d’un seul témoin. Leur pluralité est significative.

 

Joshua Abdul Ruzibiza occupe une place centrale. Ancien militaire du FPR, il exposa ses accusations dans Rwanda, l’histoire secrète en 2005, puis témoigna en mars 2006 devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Il décrivait un « Network Commando » qui aurait préparé et exécuté l’attentat sur ordre de la direction militaire du FPR. Des extraits de sa déposition sous serment sont cités dans les archives judiciaires du TPIR.

 

Mais Ruzibiza se rétracta en novembre 2008. Entendu à Oslo le 15 juin 2010 par les juges Poux et Trévidic, il revint partiellement sur cette rétractation. Il maintint l’accusation contre des membres du renseignement militaire du FPR, tout en reconnaissant qu’il n’avait pas personnellement participé à l’attentat et n’était pas présent à Kigali au moment des tirs. Il expliqua ses variations par des considérations de sécurité. Le procès-verbal de cette audition est disponible en ligne.

 

Son témoignage ne peut donc être simplement effacé : il a existé sous serment et contient des informations détaillées.

 

Jean-Pierre Mugabe, qui se présente comme ancien officier du renseignement G2 de l’Armée patriotique rwandaise et ancien directeur du journal Le Tribun du Peuple, publia le 21 avril 2000 une longue déclaration accusant Paul Kagame et plusieurs responsables du FPR.

 

Mugabe affirmait avoir été témoin de préparatifs militaires à Mulindi, de l’entraînement de spécialistes des missiles et d’acheminements clandestins d’armes vers le bataillon du FPR cantonné au CND à Kigali. Il indiquait qu’au moment où l’avion fut abattu il se trouvait à Mulindi, devant un match de football, avec plusieurs responsables du FPR.

 

Aloys Ruyenzi, ancien garde du corps de Paul Kagame, publia en juillet 2004 un texte présenté comme un témoignage oculaire. Il affirmait avoir assuré la sécurité d’une réunion du 31 mars 1994 au cours de laquelle Kagame aurait ordonné l’attentat et examiné une carte avec plusieurs officiers. Il fut également entendu sous serment au TPIR en avril 2007.

 

Théogène Rudasingwa, ancien secrétaire général du FPR, ambassadeur aux États-Unis puis directeur de cabinet de Paul Kagame, accusa publiquement ce dernier en octobre 2011. Il déclara que Kagame lui aurait personnellement confié sa responsabilité dans l’attentat. Il se disait prêt à comparaître devant le TPIR ou une autre juridiction.

 

Rudasingwa témoigna volontairement devant le juge espagnol Fernando Andreu en octobre 2013. Il répéta que Kagame lui avait parlé de l’opération et aurait également évoqué celle-ci devant le président ougandais Yoweri Museveni. El País a rendu compte de sa déposition judiciaire.

 

Patrick Karegeya, ancien responsable du renseignement extérieur rwandais, formula en juillet 2013 une accusation comparable dans un entretien accordé à RFI. Interrogé sur ses preuves, il déclara : « Nous savons d’où les missiles sont partis, qui les a acheminés, qui a tiré. » Il ajouta, au sujet de Kagame : « Il l’a décidé. »

 

Karegeya refusait toutefois de livrer les détails aux médias, disant vouloir les réserver à une véritable procédure judiciaire. La transcription de cet entretien est disponible ici.

 

Cette interview constitue donc une accusation explicite provenant d’un ancien chef du renseignement. Karegeya fut assassiné en Afrique du Sud en janvier 2014.

 

Déogratias Mushayidi doit être classé dans une catégorie différente. Ancien membre du FPR devenu opposant, il collabora avec Charles Onana à l’ouvrage Les secrets du génocide rwandais – Enquête sur les mystères d’un président, publié en 2001.

 

En l’état des sources publiques identifiées, Mushayidi appartient au corpus des anciens membres du FPR ayant soutenu publiquement la thèse de la responsabilité de Kagame.

 

L’enquête Hourigan interrompue au TPIR

 

Hourigan, ancien policier australien devenu enquêteur du TPIR, dirigeait en 1996 une équipe d’environ vingt enquêteurs. Dans un affidavit daté du 8 mars 2007, il affirme que son équipe avait reçu pour mission d’identifier les responsables de l’attaque contre l’avion.

 

Selon lui, trois informateurs appartenant ou ayant appartenu au FPR se présentèrent au début de 1997. Ils prétendaient avoir participé directement à l’opération et mettaient en cause Paul Kagame ainsi que des responsables militaires. Hourigan soutient qu’après une première réaction favorable, la procureure Louise Arbour mit fin à cette piste, estimant que l’attentat ne relevait pas du mandat du Tribunal.

 

Le National Post canadien révéla l’existence du mémorandum Hourigan en mars 2000 ; l’affidavit sous serment fut rédigé et déposé en 2007. Le TPIR précisa pour sa part que le mémorandum de trois pages daté du 1er août 1997 avait été rédigé par Hourigan « de sa propre initiative », alors qu’il travaillait pour le Bureau des services de contrôle interne de l’ONU. Le communiqué officiel du TPIR et le compte rendu de Justice Info permettent de consulter ces documents.

 

L’intérêt historique du dossier Hourigan est considérable : il montre que des informateurs internes au FPR avaient offert de parler dès 1997 et que leur piste ne fut pas approfondie.

 

Les missiles et la commission rogatoire en Russie

 

L’ordonnance du juge Jean-Louis Bruguière du 17 novembre 2006 mentionne deux numéros : 04-87-04814 et 04-87-04835. Une commission rogatoire internationale, adressée à la Russie le 19 juin 2000, conduisit les autorités russes à indiquer que ces références appartenaient à une commande de quarante missiles SA-16 Igla livrée à l’Ouganda dans le cadre d’un contrat interétatique. L’ordonnance Bruguière expose cette démarche. Cette réponse étaye l’origine ougandaise du lot correspondant aux numéros.

 

Dès 1998, la mission d’information parlementaire française mission constatait que le FPR possédait des missiles sol-air et savait les manier. Elle rapportait qu’il s’en serait servi contre un avion de reconnaissance à Matimba le 3 octobre 1990, un hélicoptère Gazelle à Nyakayaga le 23 octobre 1990 et un autre hélicoptère à Cyeru en février 1993. Elle mentionnait aussi un SA-16 neuf récupéré par les FAR sur le FPR dans le parc de l’Akagera en mai 1991.

 

Ces informations établissent sérieusement une capacité antiaérienne du FPR. Elles sont pertinentes pour apprécier les moyens et l’opportunité.

 

L’ordonnance du juge Andreu

 

Le juge espagnol Fernando Andreu Merelles rendit le 6 février 2008 une ordonnance visant quarante responsables militaires rwandais dans une enquête plus vaste portant notamment sur les meurtres de ressortissants espagnols au Rwanda et en République démocratique du Congo.

 

Sur l’attentat du 6 avril, son ordonnance reprenait l’attribution formulée par Bruguière et s’appuyait aussi sur des témoins protégés, dont le témoin TAP-003. Elle mentionnait expressément la commission rogatoire adressée aux autorités judiciaires françaises et les pièces communiquées par le juge Bruguière.

 

Les deux magistrats arrivèrent à une attribution comparable. Le raisonnement d’Andreu Merelles intégrait une partie substantielle du dossier français, complétée par ses propres témoins.

 

L’enquête française fut ouverte le 27 mars 1998. Bruguière délivra ses mandats en 2006. L’ordonnance de non-lieu intervint le 21 décembre 2018 ; elle fut confirmée par la cour d’appel de Paris le 3 juillet 2020, puis définitivement validée par la Cour de cassation le 15 février 2022.

 

La réfutation nécessaire

 

Les accusations d’anciens cadres ou militaires du FPR ne sont pas une invention tardive et unique. Mugabe, Ruzibiza, Ruyenzi, Rudasingwa et Karegeya ont formulé, à des dates différentes, des accusations explicites. Certaines furent portées devant des juridictions.

 

Le dossier Hourigan révèle une piste importante qui n’a pas été menée jusqu’à une vérification contradictoire.

 

La piste ougandaise des missiles et la capacité antiaérienne du FPR sont documentées.

 

La responsabilité du FPR n’a pas été judiciairement établie, mais certaines pièces importantes permettant de soutenir cette hypothèse ne peuvent être raisonnablement effacées du débat historique.

 

Gaspard Musabyimana

 

Vous pourriez être intéressé(e)

Requiem aeternam et lux perpetua pour Callixte Mbarushimana
A la Une
0 partages163 vues
A la Une
0 partages163 vues

Requiem aeternam et lux perpetua pour Callixte Mbarushimana

Jean-Claude Ndungutse - 11 octobre 2026

"Requiem aeternam dona ei, Domine, et lux perpetua luceat ei". (Que le Seigneur lui accorde le repos éternel et que la lumière perpétuelle brille sur lui).  …

Boniface Twagirimana : huit ans de silence, une exigence intacte de vérité et de justice
A la Une
0 partages289 vues
A la Une
0 partages289 vues

Boniface Twagirimana : huit ans de silence, une exigence intacte de vérité et de justice

Joseph Mushyandi - 9 octobre 2026

Huit ans après la disparition de Boniface Twagirimana de la prison de haute sécurité de Mpanga, sa famille attend toujours la vérité. Les FDU-Inkingi contestent la thèse…

Casques bleus à l’Est de la RDC : de la stabilisation impossible à l’interposition nécessaire
A la Une
0 partages391 vues
A la Une
0 partages391 vues

Casques bleus à l’Est de la RDC : de la stabilisation impossible à l’interposition nécessaire

Gaspard Musabyimana - 8 octobre 2026

Vingt-sept ans après l'arrivée des premiers Casques bleus au Congo, la paix n'est toujours pas au rendez-vous dans les Kivu. Le Conseil de sécurité tourne en rond…

Les plus populaires de cette catégorie