Réaction à l’article “The Missionaries of Africa and the Rwandan genocide” de Philippe Denis

 

Introduction

 

L’article « The Missionaries of Africa and the Rwandan genocide » de Philippe Denis est paru dans « Journal of Religion in Africa 50 (2020), 109-136 ». L’article est énormément documenté et l’auteur n’a pas trahi la tradition de l’Eglise qui veut que cette institution saisisse journellement et partout dans le monde des faits et les rassemble dans ses archives. La congrégation des Missionnaires d’Afrique, plus connue comme “Pères Blancs” présente au Rwanda, n’a donc pas failli à cette tradition et l’auteur montre clairement que tout fait et geste était noté et rapporté à la hiérarchie.

 

Cependant, pour le cas du Rwanda dans la période de 1990-1994, même si les faits rapportés sont réels, leur interprétation par Philippe Denis est partielle, partiale et orientée. C’est ce que nous voulons souligner dans les lignes qui suivent.

 

Omerta sur les crimes du FPR

 

Le fil conducteur de l’écrit de Philippe Denis est de faire entendre qu’entre 1990-1994, il a eu un génocide contre les tutsi au Rwanda et que d’autres crimes commis par l’un ou l’autre des belligérants ne doivent pas être évoqués. Pour cela il en arrive même à fermer les yeux sur la décapitation de l’Eglise catholique du Rwanda et ceci pour ne pas froisser le FPR actuellement au pouvoir. Ainsi :

 

*Philippe Denis, dans son écrit de 27 pages, ne dit pas un mot sur l’assassinat des ecclésiastiques dont 3 Evêques (Mgr Vincent Nsengiyumva, Archevêque de Kigali, Mgr Joseph Ruzindana Evêque de Byumba et Mgr Thaddée Nsengiyumva, Evêque de Kabgayi) à Gakurazo-Kabgayi le 05 juin 1994 au grand jour par un peloton d’exécution du FPR.

 

*De même il ne dit pas un mot sur l’assassinat du Père Guy Pinard. Guy Pinard est né en 1935 à Shawinigan (Canada), missionnaire d’Afrique (père blanc), a été assassiné pendant qu’il célébrait l’Eucharistie à Kampanga dans le nord-ouest du Rwanda commune Kinigi, Ruhengeri, le 2 février 1997. Son assassin était un ancien membre de l’armée du Front patriotique rwandais. Tous les paroissiens ont assisté au meurtre et savent qui est l’assassin.

 

*Également, pas un mot sur l’assassinat du Père Claude Simard. Claude Simard est né à Roberval (Canada), membre de l’ordre de Sainte-Croix, a été assassiné dans la nuit du 17 au 18 octobre 1994 à Ruyenzi, dans le sud du Rwanda. L’assassinat, à coups de marteau du père Claude Simard par des tueurs du FPR est bien documenté par le cinéaste Yvan Patry qui en a parlé dans un reportage à l’émission « Le match de la vie du réseau TVA », dans le film « Chronique d’un génocide annoncé » et dans un article de « La Presse » du 16 novembre 1996. Yvan Patry montre que des tueurs du Front patriotique rwandais ont tué le père Simard à coups de marteau alors qu’il s’était rendu à Kigali pour se plaindre des disparitions et des assassinats dans sa commune.

 

Criminalisation des attitudes jugées hostiles au FPR

 

Cette criminalisation transparaît dans l’écrit de Philippe Denis quand il charge les Pères Guy Theunis et Serge Desouter.

 

*Accusation contre le Père Guy Theunis

 

L’écrit de Philippe Denis fait mieux comprendre les crimes dont était et reste accusé le Père Guy Theunis par le régime de Kigali. Guy Theunis fut détenu pendant quelques mois au Rwanda par le FPR qui l’accusait de “complicité de génocide”. Et Philippe Denis d’expliquer :

“S’il est devenu controversé dans certains milieux après le génocide et applaudi dans d’autres, c’est en raison de son positionnement politique. Il était résolument et sans concession un critique du FPR. Il serait difficile de trouver quelque chose de positif sur le nouveau gouvernement rwandais dans ses écrits. Sans aller aussi loin que Desouter ou de Dorlodot dans la dénonciation d’un double génocide, il a toujours tenu à mettre en balance le génocide, dont il convenait qu’il était tragique, et les crimes tout aussi exécrables que ses nombreux contacts dans la communauté hutu en exil attribuaient au FPR”.

 

*Accusation contre le Père Serge Desouter

 

Quant au Père Serge Desouter, il est carrément qualifié “d’ennemi du FPR” dans l’écrit de Philippe Denis et comme tel condamnable : “Serge Desouter, l’ennemi juré du FPR. En Europe, l’ennemi le plus résolu du FPR parmi les Missionnaires d’Afrique était Serge Desouter. Solitaire, il vit depuis longtemps en marge de la congrégation et ne peut certainement pas être qualifié de représentant des Pères Blancs”. Il lui est encore reproché d’avoir été Témoin-expert cité par le Défense au TPIR dans le procès « Militaires I (Bagosora et al. ICTR-98-41) » qui regroupait quatre officiers des FAR à savoir le colonel Bagosora, le général Kabiligi, le lt colonel Nsengiyumva et le major Ntabakuze et dont aucun ne fut condamné à perpétuité contrairement à ce qu’affirme Philippe Denis. Plus grave, Serge Desouter aurait été dans les camps des refugiés hutu de l’Est du Zaïre en 1995 et aurait eu une part dans la création du RDR, un parti des réfugiés hutu.  

 

Criminalisation de la documentation sur les crimes commis par le FPR

 

*L’écrit de Philippe Denis sur les Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) constitue une justification supplémentaire du régime du FPR qui interdit et criminalise quiconque parlerait de ses crimes. Et la formule trouvée est petit à petit encrée dans l’entendement public. Faire des recherches et parler des crimes du FPR dont certains pourraient être qualifiés de génocide, serait donc un crime car “évoquer le génocide contre les hutu serait du « négationnisme »”.

 

*De même l’écrit tente de coller une étiquette à une démarche intellectuelle et juridique dans ce sens en la qualifiant de notion de “double génocide”.

 

Lecture biaisée et tendancieuse de l’histoire récente du Rwanda pour épouser les thèses du FPR

 

*Au passage, l’écrit de Philippe Denis répercute la propagande du FPR dans sa campagne de diabolisation de Monseigneur André Perraudin. Ainsi, il qualifie sa lettre pastorale de “tristement célèbre” : “C’est au nom de la justice sociale que, dans sa tristement célèbre lettre pastorale de Carême de 1959, Mgr Perraudin a involontairement renforcé les stéréotypes ethniques…”.

 

*Philippe Denis n’a pas hésité à reprendre intégralement et sans nuance, les publications d’un ancien prêtre catholique rwandais qui avait défroqué pour devenir combattant du FPR. Pendant la guerre de conquête (1990-1994), il se faisait nommer “Aumônier de l’APR”, la branche armée du FPR alors qu’il n’était plus dans les ordres. Il exerçait aussi comme journaliste sur Radio Muhabura, la voix du FPR qui diffusait des discours de haine et des mensonges sur le régime républicain du Rwanda d’alors. Nous parlons de Privat Rutazibwa cité par Philippe Denis : “Rutazibwa Privat. 2008. « Missionnaire de l’Évangile ou apôtres de la haine. Lettre ouverte aux responsables de l’ASUMA/Rwanda ». La Nouvelle Relève 362, 30 juin, 12-16.”

 

Conclusion

 

L’écrit de Philippe Denis avait visiblement pour but de demander, au nom des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs), l’absolution aux tutsi et au régime du FPR pour les “péchés“ que certains de ses membres auraient commis contre eux au Rwanda. Ce faisant, l’auteur n’avait pas à s’incliner si bas car le FPR a déjà absous l’Eglise catholique en général et la congrégation des Missionnaires d’Afrique en particulier. En retour, l’Eglise a été mise au pas du FPR au Rwanda et presque tous les évêques (7/9) sont désormais tutsi et même un ancien membre et “combattant” du FPR a été créé “Cardinal”, le tout premier et le seul au Rwanda évangelisé depuis un siècle.

 

Emmanuel Neretse

 

 

 

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