James Gasana accuse le président Juvénal Habyarimana de “haute trahison”

Dans un précédent article, nous avons réagi à la contribution de l’ancien ministre James Gasana dans un colloque organisé par la Fondation Jean Jaurès sur le thème : Réflexion sur le rapport Duclert.

 

Il nous a paru nécessaire de revenir sur un des points soulevés par James Gasana, compte tenu de sa gravité dans le contexte de la guerre de 1990-1994 au Rwanda.

 

Dans un passage de sa contribution, l’ancien ministre de l’Agriculture, puis de la Défense, accuse le président Habyarimana d’un crime gravissime que peut commettre un Chef d’Etat.  Il déclare en effet : « Le plan était que le FPR lance une brève offensive qui pénètrerait en territoire rwandais jusqu’à un certain point (mais pas au-delà de Lyabega), ce qui permettrait de signer immédiatement un accord de cessez-le-feu, de nommer au gouvernement Rwigema et d’autres personnalités du Front et d’intégrer les combattants de ce dernier aux FAR ».

 

Quand un Chef d’Etat en exercice complote avec une puissance étrangère pour que l’armée de celle-ci envahisse son propre pays, il commet un crime gravissime dénommé ”Très Haute Trahison”.

 

Dans le cas du Rwanda, l’ancien ministre James Gasana assène qu’à un moment ou un autre avant octobre 1990, le président Habyarimana aurait comploté avec Yoweri Museveni, président de l’Ouganda, pour que les éléments tutsi de son armée, la NRA, envahissent le Rwanda !

 

Questions à poser à James Gasana

 

Nous aurions voulu poser deux petites questions à James Gasana car les réponses pourraient éclairer les Rwandais et d’autres observateurs qui sont dans la confusion totale ou choqués par ces graves accusations de James Gasana contre le président Juvénal Habyarimana.

 

Quand est-ce que James Gasana aurait-il eu connaissance de cette trahison du président Habyarimana ? Avant ou après octobre 1990 ?

Rappelons que James Gasana était ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Habyarimana. Si donc il aurait appris sa ‘‘haute trahison’’ avant octobre 1990, c’est qu’il a servi dans un gouvernement d’un président sachant bien que c’est un traitre envers son pays. Rappelons également que depuis avril 1992, James Gasana fut ministre de la Défense toujours au Rwanda dirigé par Habyarimana et sur le compte de son parti MRND. S’il aurait appris la ‘‘haute trahison’’ de Habyarimana après octobre 1990, ce serait encore plus grave car cela signifierait qu’il aurait accepté de diriger la défense du pays sachant bien que son invasion est voulue par le Chef de cet Etat.  A la limite il pourrait être accusé de “ complicité de Haute Trahison” si l’accusation contre son président était avérée.

 

Nous aurions aussi voulu savoir quelles étaient ses sources pour affirmer que le président Habyarimana avait comploté pour que son pays soit envahi. Nous pourrions les évaluer et déterminer si oui ou non elles sont crédibles.

Nous aurions aussi le coeur net pour savoir qui, entre James Gasana qui tient après 30 ans le même discours sur Habyarimana que l’ambassadeur d’une puissance qui était en poste à Kigali à l’époque, quel est celui qui influence ou influençait l’autre. Sinon, on peut confondre les deux à moins que le flou et la confusion soient maintenus à volonté.

 

Démontage de ce qu’il présente comme “preuves”

 

Pour appuyer ses accusations de “Haute Trahison” par le président Habyarimana, celui qui était son ministre de l’Agriculture en octobre 1990 avance que l’une des preuves est que le président n’est revenu au pays que le 04 octobre alors qu’il avait été envahi le 01 octobre 1990. Mais ce que le brave ministre de l’Agriculture ne peut pas savoir et donc démentir, c’est que dès la mi-journée du 01 octobre 1990, le général major Habyarimana comme Chef d’Etat-major de l’Armée et de la Gendarmerie, suivait la situation heure par heure et que c’est lui qui donnait des directives aux Etats-majors et des ordres à donner aux unités.

 

Pour quelqu’un qui était ministre en 1990, et qui ne comprend pas que de New York où il se trouvait le 01 octobre le président Habyarimana a bousculé son agenda pour rentrer au pays le plus vite possible mais en veillant à informer ses “rares” alliés de la nouvelle situation, cela relève d’une mauvaise foi qui frise l’obscurantisme. En effet le président Habyarimana, après l’attaque, a quitté le Etats Unis pour aller en France informer ce pays de la situation. Il a aussi fait une escale à Bruxelles pour les mêmes motifs. Il était de retour à Kigali la nuit du 03 au 04 octobre 1990. Nous mettons au défi le docteur en foresterie de proposer un timing respectant cet itinéraire et cet agenda qui aurait permis au président d’arriver à Kigali avant le 03 octobre 1990 !

 

Une autre pseudo-preuve de la trahison du président que brandi son ancien ministre James Gasana, est qu’il aurait signé par avance (antidater) le projet d’arrêté mettant le pays en état de siège à partir du  01 octobre 1990, alors qu’il n’était pas dans le pays. Ici l’ancien ministre Gasana remue le fer dans la plaie car beaucoup savent pourquoi la Cour Constitutionnelle (donc Joseph Kavaruganda) a déclaré l’arrêté mettant le pays en état de siège à partir du 01 octobre 1990 « anticonstitutionnel ». Son argument était que l’arrêté spécifiait que c’est à partir du 01 octobre et donc que le président Habyarimana n’étant pas au pays à cette date, ne pouvait pas le signer ! Il ne faut pas être docteur en Droit pour déceler une manœuvre politicienne dans cette interprétation de la loi. Mais en réalité, il s’agissait de ne pas permettre l’application de cet état de siège car les activités des partis politiques en gestation seraient bloquées le temps que durera cet état de siège. Conséquences : le Rwanda fut le seul pays au monde et dans l’histoire à avoir été en guerre pendant quatre ans mais en étant juridiquement “en temps de paix”.

 

Enfin nous osons espérer que l’ancien ministre James Gasana veillera à répondre aux questions que soulève son accusation de “haute trahison“ contre le président Habyarimana et réalisera que si l’accusation tient, il serait lui aussi accusé de “complicité de haute trahison” et qu’il encourt la même peine.

 

Emmanuel Neretse

 

 

 

 

 

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