Association « Les compagnons du devoir mémoriel – Abasangira » : Droit de réponse

Suite à l’article « Débattre de l’histoire sans condamner par héritage. Réponse à Albert Bizindoli » publié sur ce site en date du 9 février 2026, l’association « Les compagnons du devoir mémoriel -Abasangira »  nous demande publier le droit de réponse ci-après.

DROIT DE REPONSE

 

À la suite de la publication, le 06 février 2026, du communiqué de l’Association « Les Compagnons du Devoir Mémoriel – ABASANGIRA », en réponse aux contre-vérités propagées su des chaînes You Tube par Agathe Kanziga, veuve du Président Juvénal Habyarimana, et son fils Jean-Luc Habyarimana, de nombreuses réactions ont été enregistrées. Elles démontrent que certaines ont bien compris notre démarche. Elles félicitent et encouragent notre initiative. Nous exprimons à leurs auteurs toute notre gratitude. D’autres en revanche tentent de dénigrer notre quête légitime de vérité, et de défense de la mémoire des nôtres assassinés dans des conditions horribles sous les ordres du Général-Président Habyarimana.

 

Parmi les réactions hostiles, la plus emblématique est celle d’un certain « Ghislain Mikeno » qui a été publiée, en date du 09 février 2026 sur « Echos d’Afrique », un site fondé par M. Gaspard Musabyimana et le Major Emmanuel Neretse, tous deux connus pour leur grande proximité avec le régime de Habyarimana et leur travail acharné à la défense de celui-ci.

 

En apparence, le texte de M. « Ghislain Mikeno »(un pseudonyme) défend des principes fondamentaux de justice et de respect dans le débat historique, en particulier concernant la région des Grands Lacs. Seulement, tout lecteur avisé ne tarde pas à s’apercevoir que, sous couvert d’appels à la dignité et à la responsabilité individuelle, l’auteur déploie une rhétorique insidieuse visant à détourner notre message dans le but ultime de protéger le régime de Habyarimana, ainsi que ses héritiers politiques, et d’étouffer la voix des victimes, au nom d’une pseudo-réconciliation.

 

Cette construction théorique ne résiste pas à un examen rigoureux

 

  1. Une mise au point d’abord

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est essentiel de souligner que le communiqué diffusé sur « Agasaro Kaburaga » le 06 février 2026, est le fruit d’un travail collectif au sein du Conseil d’ Administration de l’Association « Les Compagnons du Devoir Mémoriel – ABASANGIRA,». M. Albert Bizindoli ne s’exprime pas au nom de sa souffrance personnelle comme le prétend M. « Ghislain Mikeno », mais, en sa qualité de Président, au nom de valeurs portées par un collectif.

 

Il est à noter, pour ceux qui l’ignorent encore, que l’Association « Les Compagnons du Devoir Mémoriel-ABASANGIRA,» est une association reconnue officiellement par les instances de la République Française. Elle a été créée dans le but de rendre hommage aux victimes du Coup d’ état du 5 juillet 1973, tout en s’engageant dans une quête de vérité sur les événements ayant conduit à ce drame historique. Nous plaçons au cœur de notre démarche la recherche de la vérité, la préservation de la mémoire, la promotion de la justice, ainsi que le respect de la dignité humaine, qui sont des piliers essentiels à la reconstruction d’un pays meurtri par la haine, les divisions et le mensonge. Nous aspirons à construire une mémoire collective autour de cet événement clé de l’histoire de notre pays et à favoriser une prise de conscience nécessaire à l’émergence d’une paix durable.

 

  1. La souffrance des victimes contre des principes abstraits

 

D’entrée de jeu, M. « Ghislain Mikeno » reconnaît les souffrances laissées par le drame de 73, mais les dévalorise immédiatement en les qualifiant de « permis d’accusation généralisée ». Moralement, la souffrance des victimes et de leurs descendants est précisément ce qui doit être au cœur du débat. Minimiser cette souffrance au nom de principes abstraits est une insulte directe aux victimes et à leur quête de justice. La douleur intime, loin d’être une « arme polémique », est le moteur d’une exigence morale de vérité.

 

  1. Le principe de responsabilité individuelle

 

Le principe de « responsabilité individuelle » n’est nullement remis en cause dans notre propos. C’est à tort que l’auteur nous prête l’intention de vouloir faire porter à l’épouse et au fils, la responsabilité  des  actes qu’ils  n’ont pas  commis. Agathe Kanziga,  et son fils,  Jean-Luc Habyarimana n’ont pas eu besoin de nous pour endosser la charge morale du défunt Habyarimana. C’est à eux, et à eux seulement que revient la responsabilité de cette démarche.

 

En effet, Jean-Luc Habyarimana entre dans l’arène politique en présentant son père comme un modèle. Celui qui revendique l’héritage politique d’un régime doit aussi en assumer le passif historique. On ne peut pas revendiquer les infrastructures de la Deuxième République tout en passant sous silence les personnalités politiques (ministres, officiers, ambassadeurs, modestes fonctionnaires de l’Etat) exécutées sans jugement ou mortes sous la torture à la suite du coup d’ Etat du 5 juillet 1973.  C’est un appel à la responsabilité politique que nous lui lançons. S’il veut diriger le Rwanda de demain, il doit se désolidariser des erreurs et des crimes du passé, dont notamment ces assassinats.

 

Par ailleurs, Agathe Kanziga n’était pas une simple femme au foyer, ignorante des affaires publiques, comme certains veulent le faire croire. Comme épouse du chef de l’État, et sœur de deux personnalités dont l’un était le véritable bras droit du Président, et l’autre un homme d’une puissance sans nulle autre pareille dans le pays, elle a été directement ou indirectement impliquée dans certaines actions et positions de pouvoir. Elle ne peut en tout cas pas dire que son mari et elle ignoraient la mort de « leurs prisonniers », alors que de nombreux témoignages affirment que des rumeurs sur ces assassinats circulaient dans les salons et bars de Kigali dès les premières victimes, et que son propre frère Protais Zigiranyirazo vivait à proximité de leurs lieux de détention. On ne peut pas non plus dire qu’elle est de bonne foi quand elle prétend que son mari « a accueilli les familles des victimes », alors que celles-ci avaient été bannies de la capitale Kigali, et vu tous leurs moyens de subsistance confisqués !

 

Cela dit, comment M. « Ghislain Mikeno », si attaché à la responsabilité individuelle, peut-il nous expliquer que nos mères et nous-mêmes avons été bannis, assignés à résidence dans les communes d’origine de nos parents, privés de droits fondamentaux, menacés de mort et de disparition ? De quels crimes étions-nous accusés ? La « culpabilité par association », non. La responsabilité individuelle, oui à condition de ne pas l’ériger en dogme pour occulter la vérité historique et la reconnaissance de la mémoire des victimes.

 

  1. La notion de dignité face à la justice

 

L’auteur fait un amalgame tout à fait volontaire, entre « la limite morale qui impose le respect des morts » et « le respect dû à la mémoire des défunts », dans le but évident d’étouffer la vérité et protéger ceux dont la réputation est à jamais salie.

 

« Le  respect  des  morts » est un principe  moral  universel, auquel  nous sommes inconditionnellement attachés. Tout défunt quel qu’il soit, a droit à une sépulture digne. Nous avons réaffirmé notre attachement à ce principe très dernièrement, concernant le cas de Protais Zigirangirazo. Nous sommes surpris, que M. Mikeno se souvienne aujourd’hui de ce principe, alors que lui et ses amis tentent toujours de nous faire taire quand nous demandons des informations pour pouvoir offrir une sépulture digne aux nôtres, que notre démarche est qualifiée de « kuzura akaboze » ?

 

« Le respect dû à la mémoire des défunts » est un autre sujet. La tentative de M. Mikeno de situer celui-ci au-dessus de la quête de vérité et de justice pose un problème éthique majeur : la dignité d’un individu (y compris après sa mort) ne peut être une entrave à la reconnaissance des souffrances qu’il a pu infliger. Ce qui prime c’est le droit des victimes à la vérité et à la justice.

 

Certes, la dignité humaine ne s’éteint pas avec la mort, mais honorer une personne (pou autant qu’elle doive l’être) ne signifie pas effacer ni minimiser ce qu’elle a fait ou ce qui s’est produit autour d’elle. La compassion pour les morts n’autorise pas à blanchir le passé ; au contraire, elle appelle à une mémoire honnête, qui soigne les vivants et éclaire l’avenir.

 

Dans ce même contexte, demander de la « mesure » et de la « retenue » dans le débat sur des crimes contre l’humanité et des coups d’État sanglants comme le fait l’auteur du texte, est moralement indéfendable. La colère, l’indignation sont des réponses morales légitimes face à l’ampleur de l’injustice. L’exigence de « mesure » face à la démesure de l’horreur est intolérable, cynique. « Invective » objecte M. « Ghislain Mikeno ». Oui, il y a de la colère dans nos propos. Contre le mépris, l’arrogance, le mensonge et l’absence d’humanité que certains opposent à notre quête. Notre communiqué est un cri face au mensonge froid, au silence cynique, un témoignage de ressentiment de ceux qui refusent d’être oubliés, méprisés !

 

  1. La dépolitisation de l’histoire au service du statu quo

 

Avec son texte, M Mikeno tente de neutraliser le débat historique visant à contester le récit dominant sur le putsch du 5 juillet 1973 tel que raconté par le seul Habyarimana. Le statu quo préserve les intérêts des responsables et complices encore en vie et de tous les nostalgiques du régime de Habyarimana qui aujourd’hui veulent s’arroger le droit absolu de contrôler le narratif sur les événements du 5 juillet, et du régime qui en est sorti.

La mémoire populaire, les témoignages des victimes et tout ce que l’auteur présente comme les « caricatures morales » sont des formes légitimes de résistance face au récit officiel qui cherche à blanchir les responsabilités. Les émissions de la VOA de fin 2024 ont notamment permis que le contexte et les mécanismes du coup d’Etat du 5 juillet 1973, et de l’assassinat des politiciens de la première République sont désormais connus du grand public. Elles sont venues corroborer les résultats de nombreuses recherches faites sur le sujet.

 

Qualifier Habyarimana de lâche serait une caricature morale simpliste, défend l’auteur. Nous aimerions que celui-ci trouve et dise à la famille Kayibanda, à nos familles, et à tous les Rwandais qui ont souffert et souffrent aujourd’hui à cause de ses décisions ou de son inaction, le mot juste pour qualifier Habyarimana. Nous assumons. « Lâcheté » est l’expression légitime de notre colère, face à celui que les témoignages pointent de manière irréfutable comme étant le responsable du crime horrible qui nous a enlevé les nôtres. Cette expression porte toute la charge de notre souffrance, de nos espoirs déçus.

 

Quant à la complicité de Habyarimana avec les assaillants, nous renvoyons M. « Ghislain Mikeno » au Dr James Gasana, ancien Ministre de la Défense de Habyarimana. Il aura tout le loisir de l’interroger sur ses sources. Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir rapporté cette aberration.

 

L’appel à la « réconciliation » et au « débat sans déshumaniser » est une tentative de museler les voix de ceux qui ont été historiquement marginalisés et opprimés. Un mantra politique utilisé pour imposer le silence aux voix discordantes.  Une réconciliation authentique  exige une reconnaissance pleine et entière des responsabilités. Ignorer cette dynamique, c’est promouvoir non pas la réconciliation, mais un instrument d’oubli sélectif, qui laisse les victimes sans réparation ni reconnaissance véritable, et donne aux bourreaux et à leurs admirateurs un quitus pour recommencer.

 

En ce qui nous concerne, nous sommes dans une posture conciliante ; nous tendons la main à ceux qui ont une certaine responsabilité dans la mort des nôtres et sont encore en vie, notamment :  Colonel  Laurent  Serubuga,  Colonel  Stanislas  Biseruka,  Colonel  Bonaventure Ntibitura, Capitaine Burasa, Colonel Havugwintore, Dr Cyprien Hakizimana, André Sebatware… Notre unique demande a toujours été et reste la vérité sur les assassinats de nos proches et la possibilité de retrouver leurs dépouilles pour les enterrer dignement.

 

En réponse, nous n’avons rencontré qu’un silence arrogant et méprisant, ou des mensonges enrobés d’une fallacieuse gentillesse. Aucun geste sincère de contrition n’est venu de la part des personnes manifestement impliquées, ni de leurs familles qui auraient pu, par bienveillance, nous adresser une parole de réconfort, un signe de paix ou de fraternité. Même ceux qui ont tenté de faire un pas dans ce sens ont été menacés et découragés.

 

Au mépris de la main tendue, la veuve Habyarimana et son fils Jean-Luc ont, dans leurs interviews respectives, réitéré les mêmes mensonges sur le coup d’État, sur l’assassinat de nos proches, les mêmes propos arrogants et méprisants malgré toutes les informations recueillies, les faits établis et les témoignages concordants. Nous ne demandons pas à la famille Habyarimana de payer pour les crimes du père, mais de cesser de les nier. Si Jean-Luc Habyarimana souhaite un avenir politique, il doit avoir le courage de se désolidariser des crimes atroces commis par son père. Quant à Mme Agathe Kanziga, nous lui demandons de regarder l’histoire en face, condamner ouvertement ces atrocités et participer activement à la recherche de la vérité en encourageant les quelques témoins encore vivants de son entourage à participer à cette dynamique de la réconciliation du peuple rwandais pour favoriser une cohabitation fraternelle des nouvelles générations. Tant que la famille Habyarimana tentera de réécrire l’histoire en effaçant nos morts, nous serons là pour rappeler la vérité. La réconciliation nationale ne peut se bâtir sur l’effacement, l’ oubli ou le mensonge, mais sur la reconnaissance des faits, aussi douloureux soient-ils.

 

En conclusion :

 

La sortie de M. « Ghislain Mikeno »rappelle la levée de boucliers lorsque, le 16 août 2014, les familles et quelques amis se sont réunis à Bruxelles pour honorer la mémoire des victimes du coup d’Etat du 5 juillet 1973 et leur rendre un dernier hommage, mettant fin à plus de quatre décennies de peur et de repli sur soi. Cette initiative, visant à briser le silence et à rechercher la vérité sur les atrocités de 1973, a été chaleureusement accueillie par de nombreux Rwandais. Cependant, une minorité lui a réservé un accueil hostile et violent, cherchant par tous les moyens à réduire notre démarche mémorielle à un outil de division ethnique ou régionale (Nord contre Sud) ou à une manipulation politique.

 

Derrière ces arguments se cache un seul objectif : protéger les auteurs de ce crime abominable. Toutes ces personnes bien qu’elles n’aient aucune responsabilité directe dans ces actes criminels, choisissent, par confort ou par conviction, de se ranger du côté de ceux qui ont commis des crimes.   Leur priorité est de défendre la mémoire des coupables plutôt que de reconnaître la dignité des victimes.

 

La mémoire de nos parents assassinés, et non disparus comme le dit l’auteur, est indissociable du jugement historique sur l’ancien chef d’État qui en porte la responsabilité. Ce ne fut pas un acte isolé, mais une politique assumée tout au long de ses mandats. De nombreux Rwandais en ont été victimes. Ne nous demandez plus d’honorer sa mémoire, nous ne le pouvons pas, ni de taire notre vérité pour ne pas blesser sa dignité.   La véritable dignité réside dans la capacité d’une société à affronter son passé, y compris les zones d’ombre, pour que la justice soit rendue et que la mémoire des victimes soit honorée. Notre avenir, l’avenir de notre région dépend aussi de notre capacité à dire le mal par son nom et à s’en démarquer, d’où qu’il vienne.

 

Paris, le 23/02/2026

Pour l’association

« LES COMPAGNONS DU DEVOIR MEMORIEL-

ABASANGIRA »

Albert BIZINDOLI, Président

Droit de réponse à M. MIKENO

 

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