Accusations de terrorisme contre Victoire Ingabire : intimidation politique ou dérive institutionnelle ?

Une accusation lourde à dix jours d’un verdict décisif

 

Le dimanche 22 février 2026, le journal igihe.com a publié un article intitulé « Victoire Ingabire est une terroriste, pas une opposante politique – déclare le ministre Bizimana ».

 

Le journaliste y rapporte que le ministre de l’Unité nationale et de l’Engagement civique, le Dr Jean Damascène Bizimana, a affirmé que, contrairement à ce que pensent ses partisans, Victoire Ingabire ne serait pas une simple opposante au régime rwandais, mais une personne extrémiste cherchant à nuire aux autorités. Il a réitéré ce message le samedi 21 février 2026, lors d’une allocution adressée aux Rwandais présents au dialogue organisé à Paris, en France, pour promouvoir l’unité et la réconciliation nationale.

 

Après la publication de cet article, de nombreux Rwandais, tant à l’étranger qu’à l’intérieur du pays, ont exprimé leur vive indignation à l’égard du ministre Bizimana, chargé de l’unité et de la réconciliation nationale. Ils l’accusent, au contraire, de semer la division et de chercher à dresser les Rwandais les uns contre les autres. Certains de leurs témoignages sont relatés dans les lignes suivantes.

 

Un ministre de l’unité accusé de semer la division

 

Dans un communiqué publié à Paris le 19 février 2026, les représentants de l’opposition rwandaise en France ont officiellement protesté contre la venue de M. Bizimana dans le pays et ont fermement condamné ses déclarations haineuses, jugées incompatibles avec les efforts de réconciliation nationale.

 

Sur son compte X, Hinga Placide s’interroge sur le rôle du président français, qu’il accuse d’avoir permis à M. Bizimana d’atterrir en France pour semer la haine au sein de la diaspora rwandaise en Europe. Ce dernier est notamment pointé du doigt pour avoir qualifié Victoire Ingabire Umuhoza de criminelle, alors qu’elle a été déclarée innocente par la Cour de justice de l’EAC (East African Community). Le message critique le président Emmanuel Macron, perçu comme soutenant une dynamique susceptible de diviser, et présente Victoire Ingabire comme une figure engagée en faveur d’une démocratie pacifique, tout en dénonçant le Front patriotique rwandais, accusé d’avoir pris et maintenu le pouvoir par la violence.

 

Procès équitable ou pression politique ?

 

Sur la chaîne YouTube Radio Inkingi, M. Gaspard Musabyimana affirme que la lecture du verdict du procès de Victoire Ingabire est prévue pour la première semaine de mars et que l’envoi de Bizimana en Europe s’inscrirait dans une stratégie visant à influencer l’issue du jugement. Selon lui, Bizimana aurait pour mission de présenter Ingabire comme une terroriste afin de façonner l’opinion publique avant l’annonce de la décision. Il le décrit comme une figure influente du régime de Kagame, reconnue pour son éloquence, et estime que sa mission consisterait à préparer les esprits à accepter le verdict à venir. Il affirme également que Victoire Ingabire ne bénéficiera pas d’un procès équitable, car le juge ne s’écarterait pas des déclarations de Bizimana pour rendre une décision en sa faveur, celle-ci ayant déjà été publiquement qualifiée de terroriste et de criminelle.

 

Il considère par ailleurs que cette prise de parole constitue une forme de pression exercée sur les magistrats afin d’écarter toute possibilité d’acquittement. Selon lui, ce discours aurait été soigneusement élaboré pour influencer les juges dans leur délibération. Il estime également que le choix de s’exprimer en Europe viserait à intimider la population restée au Rwanda. Enfin, il voit dans cette démarche une continuité avec des propos antérieurs de Kagame laissant entendre qu’Ingabire connaîtrait une fin fatale.

 

Lors de sa rencontre avec la diaspora rwandaise à Paris, le ministre de l’Unité nationale, Dr Jean-Damascène Bizimana, a qualifié Victoire Ingabire d’« icyihebe », l’accusant de soutenir des groupes armés et de conspirer contre l’État., souligne Dr Emmanuel Mweseneza sur sa page Facebook. Pourtant, son dossier, poursuit-il, est actuellement pendant devant la Cour suprême, ce qui soulève une question fondamentale : pourquoi un membre du gouvernement prononce-t-il publiquement ce qui ressemble à un verdict ?

Au-delà de la personne d’Ingabire, l’enjeu est politique. L’opposition, au Rwanda, semble moins combattue sur le terrain des idées que criminalisée. Le message envoyé est clair : toute alternative organisée sera assimilée à une menace sécuritaire. L’opposant devient alors un ennemi, non un contradicteur.

Ce mécanisme – discréditer, accuser, judiciariser – dépasse le cas individuel et interroge l’espace politique rwandais. Un pouvoir qui redoute une opposition pacifique révèle une fragilité démocratique. L’unité nationale ne peut être fondée sur l’exclusion, car la stabilité durable ne naît pas du silence imposé, mais de la possibilité de contester sans être traité en adversaire de la nation, conclut Dr Emmanuel Mwiseneza.

 

Victoire Ingabire : opposition pacifique ou menace pour le régime ?

 

Dans une émission sur  BTN TV Rwanda du 23 Février 2026, le journaliste Jean Paul Nkundineza a affirmé que les propos du Dr Bizimana étaient tendancieux, car Victoire Ingabire est actuellement jugée et aucune des charges retenues contre elle ne concerne le terrorisme. Elle a engagé une procédure contre l’État rwandais pour arrestation et détention illégales et a saisi la Cour suprême, qui a estimé sa requête fondée. Si le tribunal conclut qu’elle a effectivement été arrêtée en violation de la loi, elle sera immédiatement remise en liberté, selon le journaliste.

 

L’émission de BTN TV poursuit son analyse : en 2021, lorsque neuf de ses partisans ont été arrêtés alors qu’ils préparaient une activité appelée « Ingabire Day », incluant notamment la lecture d’un ouvrage expliquant comment transformer un régime autoritaire sans effusion de sang par le dialogue, elle n’avait pas été interpellée avec eux. À l’époque, le RIB (Rwanda Investigation Bureau) avait enquêté et conclu qu’elle n’était pas impliquée. Or, tout récemment, un juge a ordonné son arrestation, alors qu’une telle décision aurait normalement dû relever du procureur.

 

Qualifier Ingabire de terroriste revient à la déshumaniser, ce qui pourrait légitimer les propos de Bizimana auprès de quiconque lui ferait du mal. De plus, ni au sein de la société rwandaise ni parmi les dirigeants, elle n’est connue pour tenir des discours virulents ; elle exprime plutôt ses opinions politiques sur la manière dont le pays devrait être gouverné, dans le respect des libertés des citoyens et de la loi. Si l’objectif est réellement de promouvoir l’unité et la réconciliation, certains propos devraient être évités. Il est regrettable que le ministre chargé de l’unité et de la réconciliation tienne lui-même des propos susceptibles d’alimenter la division », conclut cette chaîne YouTube.

 

Pierre Célestin Rwalinda, président des FDU Inkingi, déclare sur son compte X : « Les mensonges et les accusations en miroir : » M. Bizimana J. Damascène, ministre « qui s’est chargé de la propagande et de la haine », accuse tout le monde sans désigner personne, une méthode pour faire avaler la pilule à son auditoire médusé, étonné et sans enthousiasme, sage comme à l’église. Juste pour faire croire que l’État rwandais a des ennemis parmi ses fils et filles, et semer ainsi la zizanie. Selon M. Bizimana, les uns sont des génocidaires ou des porteurs de l’idéologie du génocide, et les autres sont des voleurs. Mais en réalité, c’est plutôt le FPR et son régime qui : – ont commis le génocide ;

– portent en eux l’idéologie du génocide et des massacres à grande échelle (ils ne le cachent pas lors de différents discours) ;

– volent, violent et pillent à travers le pays et lors des expéditions militaires à l’étranger ;

– extorquent la population rwandaise par diverses injustices, ainsi que par des assassinats, des disparitions forcées, des tortures et des emprisonnements sans fondement. C’est la raison pour laquelle le serviteur zélé du régime, M. Bizimana, a été dépêché en Europe pour propager le mensonge, la haine et porter de fausses accusations dans le but inavoué de dédouaner un régime totalitaire et sanguinaire. La jeunesse rwandaise est désormais éveillée et ne se laissera pas entraîner dans la haine. Elle est plutôt engagée dans le combat pour la vérité et le vivre-ensemble.

 

Dans un article publié sur echosdafrique.com, Emmanuel Neretse qualifie Bizimana de « ministre de la haine » en ces termes : « Notre réaction à l’annonce de la venue du ministre rwandais en France en ce mois de février a été une surprise mêlée d’inquiétude.

Une surprise, car ses attributions officielles de ministre de l’Unité et de la Réconciliation nationale sont intentionnellement dévoyées pour devenir « de la haine ethnique et de la discrimination ».

 

Une inquiétude, car nous le connaissions et savions qu’il allait avoir l’occasion de cracher son venin de la haine et de la discrimination dans l’opinion française. Une occasion donc d’appeler les autorités françaises à la vigilance quant aux messages diffusés sur leur territoire et de leur demander de ne pas offrir de tribune à des discours qu’elles considèrent comme porteurs de division, comme ceux de ce ministre. »

 

Qualifier de “terroriste” : une stratégie de disqualification politique ?

 

Figure emblématique de l’opposition rwandaise, Victoire Ingabire est depuis plusieurs années la cible d’attaques politiques et judiciaires orchestrées pour entraver son action. Son engagement en faveur de la paix, de l’unité et de la réconciliation en fait une voix incontournable dans le paysage politique, mais également une cible pour ceux qui cherchent à maintenir le contrôle par la peur et l’intimidation.

 

Dans l’article intitulé « Victoire Ingabire : chronique d’une répression politique annoncée », Vestine Mukanoheri retrace le parcours de Victoire Ingabire, figure de l’opposition rwandaise, et montre comment elle est devenue la cible d’une répression politique systématique. Il décrit les pressions exercées par le régime, notamment par des personnalités comme le Dr Bizimana, qui cherchent à la discréditer, et conclut : « L’affaire Victoire Ingabire Umuhoza illustre de manière exemplaire et tragique les dérives profondes qui caractérisent aujourd’hui l’espace politique et judiciaire rwandais. Depuis son retour au pays en 2010, son parcours est marqué par un enchaînement continu de violations des droits humains : entraves à la liberté d’expression, criminalisation de l’opposition pacifique, procédures judiciaires entachées d’irrégularités, détentions arbitraires et harcèlement politique structurel persistant. Malgré la reconnaissance, en 2018, par la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, du caractère injuste et illégal de sa condamnation, les autorités rwandaises n’ont jamais respecté leurs obligations internationales, révélant ainsi leur mépris constant pour les normes juridiques les plus fondamentales (CADHP, 2018). »

 

L’auteure se pose la question pertinente : « Mais pourquoi Kagame redoute-t-il Victoire Ingabire ? » La réponse est on ne peut plus claire : « Ce que Paul Kagame redoute chez Victoire Ingabire, ce n’est ni la force physique ni la rébellion armée. C’est la force morale et politique d’une femme qui, en refusant de céder à la peur, expose les failles du régime. Elle incarne une opposition légale, éthique et résolument non violente. Par sa seule présence, elle prouve que le pluralisme est possible au Rwanda et que l’autoritarisme n’est pas une fatalité. »

 

La Fondation Victoire pour la Paix a fermement condamné les accusations publiques proférées par le ministre rwandais de l’Unité nationale et de l’Engagement civique, le Dr Jean Damascène Bizimana, qui a qualifié Mme Victoire Ingabire de « terroriste » et l’a accusée de soutenir des groupes armés visant à déstabiliser le Rwanda. Ces déclarations, faites lors d’un dialogue avec la diaspora rwandaise à Paris le 21 février 2026, interviennent à seulement dix jours de l’audience de Mme Ingabire devant la Cour suprême, prévue le 4 mars 2026.

 

La Fondation souligne que ces accusations visent non seulement à inciter à la haine et à la violence à l’encontre de Mme Ingabire, mais aussi à influencer l’opinion publique et le jugement à venir. Elle rappelle que Mme Ingabire conteste sa détention, estimant qu’elle constitue une violation de la Constitution, et que son arrestation fait partie d’une pression politique exercée par le régime rwandais.

La Fondation appelle la communauté internationale à condamner l’ingérence de l’exécutif dans cette affaire et à agir pour protéger Mme Ingabire en soulignant le caractère politique de son arrestation, de sa détention et de son procès.

 

Conclusion : quand le mot “terroriste” devient une arme politique

 

En définitive, l’affaire qui oppose le Dr Jean Damascène Bizimana à Victoire Ingabire illustre les profondes tensions politiques qui traversent le Rwanda actuel. Les accusations de terrorisme portées par un ministre chargé de l’unité nationale contre une figure de l’opposition pacifique ne sont pas de simples mots : elles sont une tentative manifeste d’intimidation et de pression à la fois sur la justice et sur l’opinion publique.

 

Par son engagement constant en faveur de la paix, de la réconciliation et du pluralisme démocratique, Victoire Ingabire incarne une opposition légale et éthique qui défie l’autoritarisme. Ces attaques mettent en lumière les dérives du pouvoir exécutif, mais aussi l’urgence de protéger les droits fondamentaux et la liberté politique au Rwanda.

 

Face à cette situation, il est essentiel que la communauté internationale et les institutions judiciaires veillent à garantir un procès équitable et à empêcher toute instrumentalisation politique de la justice. La question n’est donc pas seulement de savoir qui peut être qualifié de « terroriste », mais de défendre les principes de justice, de vérité et de respect des droits humains, piliers essentiels d’une société réellement réconciliée et démocratique.

 

Vestine Mukanoheri

Commission Information  et Communication/FDU-Inkingi

 

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