De Caton à Kagame : gouverner par la peur et l’ennemi permanent
Introduction
La question du pouvoir politique au Rwanda contemporain suscite des interprétations contrastées, oscillant entre la mise en avant d’un modèle de stabilité post-conflit et la critique d’un système politique fortement centralisé. Depuis la fin du génocide de 1994, le Rwanda a connu une reconstruction rapide de ses institutions et une consolidation de l’autorité de l’État, incarnée principalement par le Front Patriotique Rwandais (Prunier, 2009). Cette trajectoire est présentée par ses autorités comme une réponse nécessaire à l’effondrement politique et social ayant conduit aux violences de masse.
Toutefois, plusieurs travaux académiques et rapports d’organisations de défense des droits humains soulignent les limites du pluralisme politique ainsi que les restrictions pesant sur la liberté d’expression et l’opposition (Reyntjens, 2013 ; Human Rights Watch, 2024). Freedom House (2025) classe par ailleurs régulièrement le Rwanda parmi les régimes connaissant d’importantes restrictions des libertés civiles et politiques.
Dans ce contexte, la notion de « récit de l’ennemi » constitue une grille d’analyse utile pour comprendre certains mécanismes de légitimation du pouvoir. Elle désigne la manière dont un système politique mobilise la représentation d’une menace – intérieure ou extérieure – afin de renforcer la cohésion collective et de justifier le maintien d’une autorité forte. Ce type de mécanisme trouve un précédent historique dans la Rome antique, notamment à travers la représentation de Carthage comme menace existentielle pour la République romaine (Mellor, 1999).
Dès lors, la comparaison entre la Rome antique et le Rwanda contemporain ne vise pas à établir une équivalence historique, mais à interroger certaines continuités dans les modes de justification du pouvoir. Cette approche permet d’analyser comment les discours de sécurité, de stabilité et de survie de l’État peuvent contribuer à structurer durablement une dictature comme mode gouvernance.
Rome et Carthage comme matrice de l’ennemi politique
Dans l’histoire politique de Rome, la rivalité avec Carthage constitue l’un des exemples les plus marquants de la construction d’un ennemi durable dans l’imaginaire étatique. Les guerres puniques (264-146 av. J.-C.) ne se limitent pas à des affrontements militaires entre deux puissances méditerranéennes ; elles participent également à l’élaboration d’un discours politique dans lequel Carthage est progressivement présentée comme une menace existentielle pour Rome (Goldsworthy, 2000). La survie de la cité romaine apparaît alors étroitement associée à l’élimination de cet adversaire.
L’expression attribuée à Caton l’Ancien, Carthago delenda est (« Carthage doit être détruite »), illustre cette logique. Plus qu’un slogan de guerre, elle fonctionne comme un rappel politique permanent destiné à maintenir l’attention des élites romaines sur une menace présentée comme durable, y compris en dehors des périodes de conflit ouvert (Flower, 2010). Dans ce cadre, Carthage devient moins un acteur historique concret qu’un symbole politique mobilisé pour renforcer la cohésion interne et légitimer l’expansion militaire romaine.
Cette représentation de l’ennemi joue également un rôle central dans le fonctionnement interne de la République. En désignant un adversaire extérieur absolu, les élites romaines renforcent l’unité civique et justifient des mesures exceptionnelles, notamment en matière militaire, fiscale et politique (Lintott, 1999). L’ennemi extérieur devient ainsi un facteur de stabilisation interne, permettant de contenir temporairement les divisions sociales et politiques.
La destruction de Carthage en 146 av. J.-C. marque l’aboutissement de cette dynamique sans toutefois y mettre fin. La disparition de l’adversaire ouvre au contraire la possibilité du déplacement de cette logique vers d’autres figures ennemies, internes ou externes, dans le prolongement de l’expansion romaine (Gruen, 2011). L’ennemi apparaît ainsi non comme une réalité uniquement conjoncturelle, mais comme un élément structurant du discours de pouvoir romain.
Le cas rwandais : mémoire du génocide, sécurité et construction de l’ennemi politique
Le génocide de 1994 : une vérité historique incontestable
La trajectoire politique du Rwanda contemporain ne peut être comprise sans référence au génocide perpétré contre les Tutsis en 1994, événement fondateur qui a entraîné l’effondrement de l’État, la mort de centaines de milliers de personnes et un traumatisme durable pour la société rwandaise. Reconnu comme une réalité historique établie par des constats judiciaires, ce drame a profondément marqué les structures sociales, politiques et psychologiques du pays (Longman, 2017 ; Reyntjens, 2013). Il demeure aujourd’hui un élément central de la légitimité du régime issu de la victoire du Front Patriotique Rwandais (FPR), dont le discours associe étroitement la reconstruction nationale à la prévention de toute résurgence des violences de masse (Prunier, 2009).
Le FPR, dirigé par Paul Kagame, a pris le pouvoir par la voie militaire en juillet 1994. Depuis lors, Paul Kagame occupe une place centrale dans la gouvernance du pays, d’abord comme vice-président et ministre de la Défense, puis comme président de la République à partir de 2000.
Dans ce contexte, certains analystes évoquent une logique comparable au syndrome de Carthago delenda est. Depuis son arrivée au pouvoir, le discours officiel insiste régulièrement sur les enjeux de sécurité nationale et sur l’existence de menaces extérieures ou intérieures susceptibles de déstabiliser l’État ou de favoriser un retour des violences génocidaires (Longman, 2017).
Cette représentation se manifeste notamment à travers le cas des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), groupe armé actif dans l’est de la République démocratique du Congo. Les autorités rwandaises le présentent fréquemment comme une menace sécuritaire majeure. Toutefois, plusieurs observateurs s’interrogent sur l’ampleur réelle de sa capacité militaire au regard de la puissance des forces armées rwandaises et de leur rôle dans les opérations régionales de sécurité (Human Rights Watch, n.d.). Par ailleurs, le fait que ce groupe ait parfois été déclaré militairement neutralisé soulève des interrogations sur sa réactivation récurrente dans le discours politique (Amnesty International, n.d.).
Cette logique concerne également certains opposants politiques, parfois associés à des menaces contre la sécurité nationale. Plusieurs figures de l’opposition, parmi lesquelles Victoire Ingabire Umuhoza, Paul Rusesabagina, Pasteur Bizimungu ou Bernard Ntaganda, ont été poursuivies ou emprisonnées. D’autres critiques du pouvoir, comme Patrick Karegeya ou André Kagwa Rwisereka, ont été victimes de violences politiques ou d’assassinats selon diverses organisations de défense des droits humains (Human Rights Watch, n.d. ; Amnesty International, n.d.).
Dans cette perspective, plusieurs auteurs considèrent que le pouvoir rwandais mobilise durablement la mémoire du génocide et les enjeux sécuritaires dans un cadre discursif où la distinction entre menace politique et opposition peut devenir difficile à établir (Reyntjens, 2013 ; Longman, 2017).
La notion d’« idéologie du génocide »
Un élément particulièrement marquant du discours officiel rwandais est le recours à la notion d’« idéologie du génocide ». Bien que sa définition juridique demeure relativement large et parfois imprécise, cette catégorie englobe un ensemble varié de comportements, allant des actes de violence aux prises de position publiques ou politiques considérées comme susceptibles de raviver les dynamiques ayant conduit aux massacres de 1994. Intégrée au droit national et aux politiques publiques, elle est présentée par les autorités comme un instrument destiné à prévenir toute résurgence des logiques génocidaires.
Cependant, plusieurs analyses critiques soulignent que l’extension de ce concept tend à réduire l’espace de la critique politique, dans la mesure où certaines formes d’opposition peuvent être assimilées à une participation à cette idéologie (Longman, 2017 ; Reyntjens, 2013). Cette interprétation extensive de la frontière entre contestation politique et négationnisme contribuerait ainsi à encadrer strictement les discours politiques et médiatiques, au risque de restreindre la liberté d’expression (Reyntjens, 2013).
La législation rwandaise relative à la discrimination et à la négation du génocide, officiellement présentée comme un outil de prévention des discours de haine, a par ailleurs fait l’objet de critiques de la part d’organisations internationales de défense des droits humains, notamment Human Rights Watch et Amnesty International. Ces organisations estiment que son application manque de clarté et de cohérence, soulevant des préoccupations quant à son usage dans certains contextes politiques (Human Rights Watch, n.d. ; Amnesty International, n.d.).
Dans ce cadre, journalistes, chercheurs et opposants politiques ont parfois été poursuivis sur la base de ces dispositions, ce que plusieurs observateurs analysent comme une forme de régulation du champ politique (Amnesty International, n.d.).
Politique régionale et construction de l’ennemi extérieur
Le discours de menace permanente ne se limite pas à l’intérieur du Rwanda. À l’échelle régionale, les autorités mettent en avant la présence des Forces démocratiques de libération du Rwanda. Cette menace est régulièrement invoquée pour justifier des interventions militaires dans cette zone et qui contribue à une instabilité durable dans la région.
Plusieurs analystes estiment que l’importance accordée à ce danger dans le discours officiel entretient la perception d’un ennemi permanent. Cette représentation permet de légitimer des mesures de sécurité exceptionnelles, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays, en renforçant une logique de vigilance constante (Reyntjens, 2013 ; Straus & Waldorf, 2011).
Par ailleurs, des rapports d’experts des Nations Unies ont régulièrement indiqué que le Rwanda soutient certains groupes armés opérant en République démocratique du Congo, notamment le mouvement M23. Ces accusations entrent en tension avec le discours officiel de Kigali, fondé sur la nécessité de garantir la sécurité nationale et la stabilité régionale (United Nations Security Council, 2022). Cette contradiction illustre la manière dont la construction d’un ennemi permanent peut structurer les pratiques politiques et sécuritaires tout en alimentant des dynamiques régionales instables.
Dans ce contexte, plusieurs chercheurs analysent le rôle central du récit sécuritaire dans la structuration du pouvoir politique rwandais. L’État est souvent décrit comme fondant sa légitimité sur la promesse de prévenir un retour au chaos de 1994. Ce récit repose sur l’idée que la survie de la nation dépend d’un contrôle étroit des forces susceptibles de raviver les divisions ethniques ou politiques. Certains auteurs y voient un mécanisme de consolidation de l’autorité politique, dans lequel la figure de l’ennemi, interne ou externe, joue un rôle essentiel dans la légitimation du pouvoir (Reyntjens, 2013).
Ainsi, l’articulation entre mémoire du génocide, menaces sécuritaires régionales et encadrement du champ politique contribue à produire un système où la stabilité est étroitement associée à une forte centralisation de l’autorité et à une définition élargie des risques politiques.
Conséquences d’une politique de la peur dans la société
Rétrécissement de l’espace démocratique
L’une des caractéristiques fréquemment relevées dans les analyses de la gouvernance du Rwanda contemporain est la réduction de l’espace démocratique et des libertés des acteurs non affiliés à l’État. Plusieurs travaux et rapports d’organisations internationales indiquent que le pays figure régulièrement parmi les derniers classements en matière de libertés civiles et politiques, notamment concernant la liberté de la presse et la liberté d’expression (Reporters sans frontières, 2023 ; Freedom House, 2023).
À titre d’illustration, dans l’indice mondial de la liberté de la presse de 2023, le Rwanda est classé au 160e rang sur 180 pays (Reporters sans frontières, 2023). Dans ce contexte, les journalistes traitant de sujets sensibles ou critiques s’exposeraient, selon plusieurs rapports, à des risques allant de l’intimidation à l’emprisonnement, voire, dans certains cas documentés, à des violences extrêmes (Amnesty International, n.d. ; Human Rights Watch, n.d.).
Ce climat favorise ce que la littérature en sciences sociales qualifie d’« effet de silence » (self-censorship effect), dans lequel les individus limitent volontairement leur expression par crainte de représailles, même en l’absence de coercition directe (Kuran, 1991). Cette dynamique conduit progressivement à une contraction du débat public et à une intériorisation des limites à ne pas franchir. Les citoyens adaptent alors leurs comportements en fonction des conséquences observées chez ceux ayant transgressé les « lignes rouges » perçues.
Dans cette perspective, la peur agit comme un mécanisme implicite de régulation sociale, orientant les comportements collectifs sans recours permanent à la contrainte directe et encadrant ce qu’il est possible de dire, de penser ou de contester dans l’espace public.
L’inscription de la mémoire dans le champ politique
Un autre effet majeur réside dans l’intégration de la mémoire du génocide aux dispositifs institutionnels et politiques de l’État. Au Rwanda, la commémoration du génocide des Tutsi constitue un programme officiel encadré par les autorités publiques, qui en définissent les modalités et les orientations (Longman, 2017 ; Reyntjens, 2013).
Cette institutionnalisation de la mémoire contribue à produire un récit dominant dans lequel le Front Patriotique Rwandais et Paul Kagame sont principalement présentés comme les acteurs de la libération et de la reconstruction nationale. En parallèle, l’espace accordé à la discussion publique d’aspects plus complexes ou controversés de l’histoire, notamment les souffrances d’autres groupes de victimes, demeure limité (Reyntjens, 2013).
Il convient toutefois de distinguer deux dimensions. D’une part, la mémoire collective du génocide relève d’une exigence morale et sociale fondée sur la reconnaissance de toutes les victimes et la prévention de nouvelles violences de masse (Longman, 2017). Elle s’inscrit dans des principes de dignité humaine, de justice et de préservation de la mémoire historique.
D’autre part, son institutionnalisation par l’État encadre les formes de son expression publique en orientant les récits, les interprétations et les cadres légitimes du souvenir. La première dimension correspond ainsi à un impératif éthique, tandis que la seconde renvoie à des enjeux de gouvernance mémorielle et de régulation du discours public.
Lorsque cette dernière devient prédominante, la mémoire peut se transformer en instrument politique, influençant les représentations du passé et les dynamiques du débat public dans la société rwandaise contemporaine (Longman, 2017 ; Reyntjens, 2013).
Le problème du développement contrôlé
Le régime politique rwandais présente une configuration complexe, marquée par un important investissement dans la construction de son image internationale. Les autorités mettent en avant un discours centré sur le développement rapide, la modernisation et l’efficacité de l’État, projetant l’image d’un pays stable et tourné vers la croissance. Cette stratégie contribue à atténuer, sur la scène internationale, les perceptions liées aux pratiques autoritaires du régime (Reyntjens, 2013 ; Longman, 2017).
De nombreux rapports soulignent les progrès réalisés dans des domaines tels que la réduction de la pauvreté, l’amélioration du système de santé, le développement des infrastructures ou encore la transformation de Kigali en vitrine régionale de modernité (World Bank, 2020). Sans remettre en cause ces avancées, plusieurs analyses critiques estiment toutefois que les indicateurs macroéconomiques et les récits institutionnels ne rendent pas pleinement compte des réalités sociales vécues par une partie de la population (Reyntjens, 2013).
Ce décalage entre représentation internationale et perceptions internes a conduit certains partenaires du Rwanda à relativiser les préoccupations liées aux droits humains au regard des performances économiques du pays (Human Rights Watch, n.d.).
Dès lors, une question centrale émerge : le développement économique peut-il s’accompagner durablement d’une restriction des libertés politiques et des droits fondamentaux ? Plus largement, un modèle de développement fondé sur l’affaiblissement du débat démocratique, de la liberté de la presse et de l’autonomie de la société civile peut-il être soutenable à long terme ?
Plusieurs travaux rappellent que les régimes reposant sur une limitation durable de la liberté d’expression tendent à produire des formes de fragilité politique. L’absence de mécanismes ouverts de critique et de contestation favorise l’accumulation progressive de tensions sociales et politiques, parfois invisibles à court terme, mais susceptibles d’émerger brutalement lorsque les canaux d’expression sont bloqués (Longman, 2017).
Dans cette perspective, le recours à la peur comme mode de gouvernance peut générer une stabilité apparente à court terme, tout en produisant, à long terme, des déséquilibres politiques et sociaux structurels que les générations futures pourraient être amenées à gérer.
La construction des esprits et des sociétés dans un pays marqué par le traumatisme : quelles orientations souhaitables ?
L’histoire offre plusieurs exemples de sociétés ayant surmonté des traumatismes collectifs sans recourir à une gouvernance fondée sur la peur. L’Allemagne de l’après-Seconde Guerre mondiale constitue à cet égard un cas fréquemment cité. Après les crimes commis sous le régime nazi, responsables de l’extermination de millions de personnes, notamment des Juifs, le pays a progressivement construit un système démocratique reposant sur la reconnaissance de sa responsabilité historique, la mémoire et la défense des droits humains (Evans, 2005).
Ce processus s’est appuyé non sur la restriction des libertés d’expression ou de pensée, mais sur l’éducation civique, la reconnaissance publique du passé et la valorisation du débat démocratique. Il met ainsi en évidence le rôle de la transparence historique et de l’ouverture politique dans les processus de reconstruction post-conflit (Judt, 2005).
L’Afrique du Sud post-apartheid constitue également une référence importante. Sous la direction de Desmond Tutu, la Commission Vérité et Réconciliation a privilégié une logique de dévoilement public des violences passées plutôt qu’une approche fondée sur le silence ou la répression. Encadré juridiquement, ce processus a permis aux victimes comme aux auteurs de violences de témoigner dans un cadre institutionnel, contribuant à la reconstruction sociale malgré la persistance de certaines blessures historiques (Tutu, 1999 ; Boraine, 2000).
Ces exemples montrent que des alternatives aux modèles de gouvernance fondés sur la peur existent dans les sociétés post-traumatiques. Bien qu’aucun processus de reconstruction ne soit exempt de limites, ces expériences reposent sur une même logique : considérer les citoyens non comme des sujets à contrôler, mais comme des acteurs capables de participer à l’élaboration de réponses durables aux traumatismes du passé.
L’histoire comme opportunité de construction de l’avenir
Dans le cas du Rwanda, une gouvernance fondée sur l’égalité des droits à la mémoire devrait reposer sur un principe central : garantir à tous les citoyens un accès égal au devoir de mémoire. Une telle approche ne vise nullement à minimiser la gravité du génocide perpétré contre les Tutsis en 1994, mais à reconnaître que cette période historique, dans toute sa complexité, mérite d’être étudiée de manière ouverte et approfondie.
En effet, une mémoire sélective risque d’entretenir des tensions durables en excluant certaines expériences ou interprétations du passé. Une mémoire fragmentée peut ainsi fragiliser les processus de réconciliation et empêcher une véritable guérison sociale.
Dans cette perspective, une approche inclusive et critique de l’histoire apparaît comme une condition essentielle à la consolidation d’une paix durable et d’une cohésion sociale solide.
Delenda Carthago est : une rhétorique de l’ennemi réinterprétée dans le contexte rwandais
La comparaison entre Rome et le Rwanda met en évidence une convergence conceptuelle : dans les deux cas, l’ennemi dépasse sa dimension strictement militaire ou politique pour devenir une catégorie structurante du discours de pouvoir.
De la Rome antique au Rwanda contemporain, un même mécanisme politique apparaît ainsi : l’usage de la peur comme instrument de consolidation du pouvoir. La formule Carthago delenda est ne renvoie pas uniquement à un appel à la destruction de Carthage ; elle peut aussi être interprétée comme une logique de construction de l’ennemi et de mobilisation sociale par la peur.
Dans cette perspective, l’ennemi devient une figure flexible, présentée comme une menace permanente afin de justifier des discours de protection et de sécurité, tout en consolidant la position du pouvoir. Cette dynamique repose autant sur la perception entretenue de la menace que sur sa réalité objective.
Un tel mécanisme peut produire des effets ambivalents. À court terme, il favorise la cohésion politique autour d’une autorité centrale. À long terme, cependant, il tend à réduire les capacités critiques de la société, à affaiblir les institutions et à fragiliser la confiance sociale lorsque la peur devient un mode durable de gouvernance (Reyntjens, 2013 ; Longman, 2017).
Dans cette perspective, l’avenir du Rwanda dépendra en grande partie de la capacité des nouvelles générations à développer une culture politique fondée sur le débat, le pluralisme et la distance critique à l’égard des récits dominants. Une telle évolution pourrait favoriser l’émergence d’une société plus inclusive, où la mémoire du passé constituerait non un instrument de division, mais un fondement commun pour la consolidation durable de la paix.
Conclusion
L’analyse du Rwanda contemporain à travers le prisme de la Rome antique met en évidence une dynamique politique récurrente : la construction d’un ennemi comme fondement de la cohésion collective et de la légitimation du pouvoir. Sans établir d’équivalence entre des contextes historiques profondément différents, cette comparaison montre comment les récits de menace permanente peuvent renforcer un pouvoir centralisé, notamment dans des sociétés marquées par un traumatisme collectif majeur (Gruen, 2011 ; Mellor, 1999).
Dans le cas rwandais, la mémoire du génocide contre les Tutsis de 1994 demeure un impératif moral, historique et politique essentiel. La prévention de toute résurgence des violences génocidaires constitue une exigence légitime pour l’État comme pour la société (Longman, 2017 ; Prunier, 2009). Toutefois, l’étude des discours sécuritaires et des mécanismes de gouvernance montre que la frontière entre protection de la mémoire, sécurité nationale et contrôle du champ politique peut devenir particulièrement étroite. Lorsque la peur de l’ennemi, interne ou externe, devient structurante, elle tend à réduire progressivement les espaces de débat, de pluralisme et de critique (Reyntjens, 2013 ; Longman, 2017).
L’histoire des sociétés post-traumatiques suggère néanmoins qu’une stabilité durable ne peut reposer uniquement sur le contrôle politique ou sur la mobilisation constante de la menace. Les expériences de reconstruction démocratique montrent au contraire que la reconnaissance du passé, l’ouverture du débat public, l’éducation critique et l’inclusion des différentes mémoires constituent des conditions essentielles à une paix durable (Judt, 2005 ; Tutu, 1999 ; Boraine, 2000).
Dans cette perspective, l’avenir du Rwanda dépendra moins de la perpétuation d’un récit centré sur l’ennemi que de la capacité à construire un espace politique où mémoire, vérité historique, justice et pluralisme puissent coexister. La sortie durable du traumatisme supposerait ainsi de dépasser la peur comme principe central d’organisation politique et de reconnaître les citoyens comme des acteurs capables de participer pleinement à la construction démocratique et apaisée de leur avenir collectif (Longman, 2017 ; Reyntjens, 2013).
Vestine Mukanoheri
Commission Information et communication
FDU Inkingi
Références bibliographiques
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- Gruen, E. S. (2011). Rethinking the other in antiquity. Princeton University Press.
- Human Rights Watch. (2024). World Report 2024: Rwanda. Human Rights Watch.
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- Judt, T. (2005). Postwar: A history of Europe since 1945. Penguin Press.
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