Corne de l’Afrique : chronique d’une tragédie annoncée ?

En jaune, les sept pays de la corne de l'Afrique-photo fao.org

La situation dans la Corne de l’Afrique est tragique. Il faut cependant tenir à ce sujet un langage de vérité. Cette situation, même si elle a été considérablement aggravée par une sécheresse exceptionnelle, a surtout des causes humaines. Tant que ces causes humaines n’auront pas été supprimées, la famine sera toujours récurrente dans cette partie de l’Afrique, et les réponses à de telles urgences seront toujours difficiles à apporter.

Quelles sont ces causes? D’abord le chaos en Somalie, et ce depuis 1991! Les régions les plus touchées de ce pays sont contrôlées par un groupe armé nommé Chebab, affilié à Al Qaïda. Quelle organisation humanitaire sérieuse risquerait la vie de ses employés dans un tel secteur? Certaines montent des opérations par télécommande, depuis le Kenya, en donnant leurs instructions au personnel somalien par téléphone. De son côté, le PAM envisage des largages aériens de vivres. De telles actions seront-elles vraiment efficaces? Ne vont-elles pas, au moins en partie, profiter aux fauteurs de troubles, les Chebabs?  On oublie aussi souvent de souligner qu’il existe une partie de la Somalie qui a su rester à l’écart de la guerre affectant le pays depuis vingt ans : il s’agit de la République du Somaliland, qui a proclamé son indépendance en 1991. Or, cette indépendance, contrairement à celle plus récente du Soudan du Sud, n’a pas été reconnue par la communauté internationale. Nul doute que cet isolement international complique grandement les efforts des autorités locales pour développer le pays et, ainsi, éviter les risques de famine. La France s’honorerait en proposant à l’Union Européenne de reconnaître sans plus tarder la République du Somaliland (pourquoi avoir reconnu le Kossovo et le Soudan du Sud et ne pas faire de même pour le Somaliland ?)

Seconde cause de ce drame, les énormes dépenses militaires de l’Ethiopie et de l’Erythrée qui, après s’être livrés à une absurde mais très meurtrière guerre de frontières en 1998-2000, continuent à équiper leurs armées surdimensionnées en prévision de la prochaine guerre. L’Ethiopie n’est d’ailleurs pas complètement étrangère au drame somalien, puisqu’elle y est intervenue militairement, aggravant ainsi le chaos ambiant. Quant à l’Erythrée, par haine du frère ennemi  éthiopien, elle n’a pas hésité à soutenir les Chebabs somaliens, qui combattaient l’intervention éthiopienne. Pire encore, l’Erythrée maintient sous les drapeaux, pour un service militaire à durée illimitée, une grande partie de ses forces vives qui auraient pu être engagées plus utilement dans l’agriculture et le développement économique du pays.

La troisième cause de la tragédie en cours, tout aussi humaine que les précédentes, ce sont les politiques agricoles aberrantes de certains gouvernements de la région. C’est ainsi que le gouvernement éthiopien n’a pas hésité à spolier des populations d’agriculteurs du sud du pays, qui étaient jusque là autosuffisantes, en leur confisquant leurs terres ancestrales pour les céder à de grandes compagnies étrangères. L’ONG Survival, qui défend la cause des peuples indigènes partout dans le monde, a ainsi révélé hier que « de grandes étendues de terres fertiles de la vallée de l’Omo, au sud-ouest de l’Ethiopie, ont été cédées à des compagnies malaisiennes, italiennes et coréennes, ou sont directement gérées par l’Etat, pour y pratiquer une agriculture d’exportation, alors que les 90 000 autochtones qui vivent dans la région dépendent étroitement de leur terre pour leur survie. »

Survival ajoute même que « le gouvernement projette d’étendre à 245 000 hectares la superficie des terres qu’il destine principalement à la culture de la canne à sucre ». La canne à sucre ne se mange pas, contrairement au sorgho ou au millet qui étaient cultivés traditionnellement par ces populations et qui parvenaient, bon an mal an, à les nourrir.

La quatrième cause, rarement dénoncée, pourtant à l’origine de nombreuses famines, comme on l’a encore vu il y a peu au Niger, ce sont la corruption et la spéculation. De grands commerçants, associés à des ministres et hauts fonctionnaires corrompus, profitent de la sécheresse annoncée en stockant les céréales achetées aux petits paysans, afin de faire monter artificiellement le prix des denrées de bases.

Dans la Corne de l’Afrique, ce sont ces quatre causes d’origine humaine qui ont provoqué cette crise sans précédent. Tous les efforts du PAM et des ONG telles qu’Action Contre la Faim, Médecins Sans Frontières ou Oxfam ne permettront pas d’éviter une tragédie de grande ampleur. Pour cela, il aurait fallu s’attaquer aux causes et ce, bien avant le début de cette catastrophe humanitaire. Mais cela aurait nécessité beaucoup de courage politique de la part des gouvernements concernés, des organisations internationales et des grandes puissances. Cela n’a pas été le cas, malheureusement.

Hervé Cheuzeville, 26 juillet 2011

(Auteur de trois livres: « Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale« , l’Harmattan, 2003; « Chroniques africaines de guerres et d’espérance« , Editions Persée, 2006; « Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé« , Editions Persée, 2010)

 

 

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