Support Hope, Operation Gabriel, Interns Hope: opérations secrètes des Américains, Anglais et Israéliens durant le génocide rwandais. Pour quelle mission?

Le livre de Charles Onana « Rwanda, la vérité sur l’Opération Turquoise », regorge d’informations inédites. En témoigne l’extrait [pp. 514-522] ci-après qui montre que la France a été vilipendée pour cacher le rôle des autres grandes puissances qui ont lancé, dans la même période, des opérations suspectes en contournant le Conseil de sécurité. Il y avait Operation Support Hope par les Américains, Operation Gabriel par la Grande Bretagne, Operation Scotch et Operation Passage par les Canadiens et Interns Hope par Israël. Quel était l’objet de ces missions ? Le livre de Charles Onana répond à cette question.

 
Depuis vingt-cinq ans, une partie des médias de l’Hexagone s’est focalisée sur la France et son soutien présumé aux supposés « génocidaires ». Tout laisse donc croire que la France était la seule grande puissance impliquée dans les événements du Rwanda et qu’elle aurait en outre posé les actes les plus hideux et les plus répréhensibles qui soient sur le plan du droit international humanitaire. En réalité, la France est l’épouvantail qui sert à cacher la grande bataille géopolitique qui s’est déroulée en 1994 et qui a permis aux rebelles tutsis du FPR de prendre le pouvoir à Kigali et d’envahir le Zaïre.
 
Quelques journalistes et membres d’organisations humanitaires présents sur le terrain savent bien que la mise en avant exclusive de la France et son prétendu rôle dans le « génocide » sont à peine crédibles. Mais très peu osent dire précisément ce qu’ils ont vu ou savent de l’action des autres puissances occidentales impliquées dans ces événements tragiques. Pour mémoire, voici la liste non exhaustive des ONG présentes au Rwanda et au Zaïre pendant l’opération Turquoise et après : MSF, AICF, CICR, CARE, CARITAS, PAM, Malte, Pharmaciens sans frontières.
 
Les membres de ces organisations ont pu observer, au moins en partie, l’action des militaires de l’opération Turquoise. Ils ont également eu connaissance de la présence de plusieurs pays occidentaux qui gravitaient autour des rebelles du FPR, aussi bien au Conseil de sécurité de l’ONU qu’au Rwanda et su que certains de ces pays ont discrètement ou explicitement aidé le FPR à prendre le pouvoir et à le consolider. Les plus actifs parmi ces pays sont principalement les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Canada et Israël. D’autres comme l’Espagne ou l’Allemagne ont également posé des actes de moindre importance sans pour autant que leur action paraisse dans les médias.
 
Entre 1990 et 1994, plusieurs puissances occidentales sont intervenues dans le dossier rwandais, pas seulement pour des raisons strictement « humanitaires » mais pour des raisons diverses liées tantôt à la géopolitique, tantôt aux minerais stratégiques et rares du Zaïre. Depuis vingt-cinq ans, ces pays n’apparaissent ni dans les polémiques sur le soutien politique, diplomatique et militaire aux protagonistes rwandais ni dans les différentes accusations sur le « génocide ». Or, les éléments permettant de questionner leur rôle et leur action au Rwanda ne manquent pas.
 
L’ouverture des archives du gouvernement des Etats-Unis en 2001 a notamment permis de voir à quel point ce pays était impliqué dans ce conflit et cela n’a pas conduit les chercheurs traitant habituellement du conflit rwandais à nuancer ou à revoir leurs positions. Pourtant, les documents déclassifiés du département d’État et ceux des archives du président Clinton apportent suffisamment d’informations et de données autorisant tout chercheur libre et exigeant à réexaminer les piliers du discours officiel sur l’action du FPR ou du gouvernement rwandais mais aussi à revoir le rôle de la France et des militaires de l’opération Turquoise dans cette tragédie.
 
Ces documents ouvrent surtout un pan encore mal connu du conflit rwandais : le rôle presque central mais peu visible des Etats-Unis pendant les massacres. En examinant des centaines de rapports et de câbles diplomatiques ainsi que plusieurs témoignages de diplomates et d’officiers américains, on découvre que l’administration Clinton a joué un rôle clé, plus déterminant encore que celui de la France, dans tout le déroulement de la crise du Rwanda et surtout dans le soutien politique, diplomatique et militaire au FPR jusqu’à sa prise de pouvoir et la consolidation de celui-ci. Ce volet est néanmoins resté tabou, y compris dans les milieux politiques français.
 
Le rapport de la mission parlementaire française sur le Rwanda a eu l’imprudence d’affirmer, tout en reconnaissant l’absence de « ressources naturelles rares » au Rwanda, qu’il n’y a pas eu « de « complot » américain qui aurait eu pour objet de supplanter l’influence française au Rwanda »[1]. […]
 
Il a fallu attendre 2017, soit vingt-trois années après les événements, pour qu’une journaliste britannique, Helen Epstein publie dans l’hebdomadaire britannique The Guardian un article très fouillé sous le titre « America’s secret role in the rwandan genocide » (le rôle secret des Etats-Unis dans le génocide rwandais).
 
Cet article n’a évidemment reçu aucun écho en France, les médias français continuant de s’appliquer à mettre en cause les militaires français et de donner ainsi l’impression que la France fut le seul pays occidental impliqué dans ces événements. Le silence accepté et observé autour du rôle des Etats-Unis dans le drame du Rwanda s’applique également à la Grande-Bretagne, l’autre grand soutien des rebelles tutsis en 1994. Dans les médias comme dans le rapport des parlementaires français, il n’a jamais été fait la moindre allusion au rôle qu’auraient joué les Britanniques dans le conflit du Rwanda.
 
C’est seulement en 2004, soit dix ans après les faits, que deux auteurs britanniques, Linda Melvern et Paul Williams, décident de publier un article sur la politique du gouvernement conservateur du Premier ministre John Major concernant le Rwanda[2]. En France, comme en Grande-Bretagne, le dossier reste tabou. Très peu de chercheurs oseront porter un regard curieux sur l’action ou la politique de la Grande-Bretagne au Rwanda. En 2007, Linda Melvern reprend les éléments de son premier article et le complète en soulignant que le gouvernement britannique n’ignorait rien de ce qu’il allait se produire en 1994 au Rwanda. Elle note qu’« en Grande-Bretagne où le secret prévaut dans de nombreux dossiers du Gouvernement, la question du Rwanda est restée particulièrement sensible[3] ».
 
Pourquoi le Rwanda serait-il « sensible » si la Grande Bretagne y a joué un rôle non équivoque ou qu’elle y a mené une politique sans tache ?
 
Linda Melvern va plus loin. D’après elle, « il y a une volonté persistante d’occulter la responsabilité individuelle dans le processus de prise de décision au sujet du Rwanda. Il existe une rumeur selon laquelle, dans les archives du Foreign and Commonwealth Office (FCO) à Whitehall, toute trace documentaire sur le Rwanda, concernant les années 1990-1994, a été effacée. Il y a aussi, dit-elle, des réticences à autoriser la publication de tout télégramme diplomatique échangé entre les décideurs politiques à Londres et la mission britannique des Nations unies à New York. Certains responsables britanniques, poursuit-elle, impliqués dans ce dossier, à cette période, sont même réfractaires à toute discussion sur le Rwanda, une réticence confortée par l’incapacité permanente de la presse et du Parlement à enquêter sur ce sujet de la politique étrangère britannique[4] ».
 
En 2013, une autre Britannique, Hazel Cameron, militante passionnée de l’histoire officielle du « génocide » et pro-Kagame, publie à son tour un livre sur la face cachée de la Grande-Bretagne dans le génocide rwandais[5]. Elle mentionne des câbles diplomatiques échangés entre les dirigeants de son pays et les dirigeants ougandais, principaux soutiens de Kagame et du FPR, mais fait aussi état des rencontres, discussions et rapports entre ces derniers et les dirigeants britanniques. On y apprend également que dans les milieux diplomatiques britanniques, l’assassinat du président Habyarimana était perçu ou considéré comme un acte positif sur le plan politique[6]. Un ministre du gouvernement britannique aurait même dit que cet assassinat n’était pas du tout un choc[7]. Il est curieux de constater que la presse ou des militants des droits de l’homme n’ont pas jugé nécessaire de s’intéresser davantage à ces rapports et plus précisément au rôle de la Grande-Bretagne dans ce drame.
 
Nos propres recherches dans les archives du Conseil de sécurité montrent bien que la Grande-Bretagne comme les États-Unis et même la Nouvelle-Zélande ou la République tchèque ont mené, de bout en bout, des actions qui ont directement influé sur la poursuite des massacres et sur l’issue du conflit armé, permettant notamment la victoire militaire totale du FPR sur les forces gouvernementales. Ne pas évoquer ou analyser l’action de ces pays fausse complètement la compréhension de la réalité. […]
 
Pendant l’opération Turquoise, plusieurs autres opérations dites « humanitaires » ont eu lieu partiellement ou totalement en dehors des Nations unies. On rappelle qu’il y a celle des États-Unis (Operation Support Hope), celle de la Grande-Bretagne (Operation Gabriel), celles des Canadiens (Operation Scotch et Operation Passage) et celle des Israéliens (Interns Hope). La plupart de ces missions dites « humanitaires » n’ont pas été décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU comme l’opération Turquoise. Ce sont exclusivement, à l’exception du Canada, des missions unilatérales d’Etats, décidées et menées par ces mêmes Etats en dehors de toute consultation et contrôle des Nations unies. L’opération Support Hope menée par les Etats-Unis est la plus importante de toutes. Il faut rappeler qu’avant sa mise en œuvre, les dirigeants américains, sous George Bush père, étaient déjà engagés dans le soutien aux rebelles tutsis en Ouganda. Ils agiront toutefois dans la plus grande discrétion, en confiant pratiquement la sous-traitance de leur appui militaire au FPR à l’Etat ougandais[8].
 
L’administration Clinton va amplifier et renforcer ce soutien au point de prendre entièrement en charge l’action militaire de Paul Kagame en lui fournissant tous les conseils et même la reconnaissance diplomatique nécessaires jusqu’à sa victoire militaire finale. Mme Joyce Ellen Leader, officier de réserve et chargée d’affaires à l’ambassade des États-Unis au Rwanda, était l’émissaire spéciale que Washington avait détachée auprès du FPR/APR. Elle organisait de fréquentes rencontres avec ses dirigeants, notamment avec Paul Kagame. Ainsi, au moment où le président François Mitterrand s’apprête à lancer l’opération Turquoise, les services de renseignements français découvrent que les relations sont plus qu’étroites entre Washington et le chef militaire du FPR/APR. Cette réalité est confirmée au journaliste Jean Guisnel, spécialiste des questions militaires : « Les Français de la DGSE… avaient par exemple conçu quelque satisfaction en interceptant les liaisons téléphoniques du leader tutsi Paul Kagame, lors de sa conquête victorieuse du Rwanda au début de l’été 1994. […] Le chef rebelle avait en effet été doté par les services secrets américains d’une valise de liaison téléphonique par satellite Inmarsat, qui ne recelait aucun mystère pour les services secrets français. Lorsque les Américains comprirent que les communications de Kagame étaient « transparentes », ils lui fournirent un équipement plus sûr[9]. »
 
Charles Onana
 


 
Note
 
[1] Assemblée nationale, Rapport d’information sur les opérations militaires menées par la France, l’autre pays et I’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994, p.378.
[2] MELVERN, L., WILLIAMS,P., African Affairs, 2004, p.1-22.
[3] MELVERN,L., The UK Governement and the 1994 Genocide in Rwanda, Genocide Studies and Prevention : An International Journal, Vol. 2, 2007, pp. 205-257.
[4] Idem
[5] CAMERON, H., Britain’s hidden role in the rwandan genocide : The cast’s paw, New York, Routledge, 2013, 146 p.
[6] Idem
[7] Ibidem
[8] MADSEN, W., Genocide and Covert Operations in Africa 1993-1999, New York, The Edwin Press, 1999, 540 p., pp. 125-126.
[9] GUISNEL, J., Guerres dans le cyberspace : Services secrets et Internet, Paris, La Découverte, 1995, 252 p.

 

 

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