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Il se développe un islam radical  dans la région de Béni (RD Congo), n’en déplaise à la Monusco et à certains spécialistes des Grands Lacs

Nicaise Kibel’bel Oka/photo rsf

Fin décembre 2016, Nicaise Kibel’bel Oka, journaliste d’investigation congolais, a publié un livre au titre bien évocateur : « L’avènement du Jihad en RD Congo. Un terrorisme islamiste ADF mal connu« . Le contenu du livre ne laisse pas indifférent certains spécialistes de la région des Grands Lacs, dont Thierry Vircoulon. Ci-après la réaction de l’auteur sur l’interview de ce dernier, passée sur RFI le 11 février 2017.

« Mon cher Thierry Vircoulon,

Je viens de vous suivre sur RFI ce matin de samedi 11 février 2017 comme invité sur le dossier du terrorisme à Beni (RD Congo). J’ai été

Thierry Vircoulon/photo rfi

déçu. Permettez-moi amicalement que je dise un mot sur votre interview.

  1. Il n’y a aucun sentiment islamophobe en RD Congo et surtout pas à l’est du pays. Ce n’est pas parce que les Pakistanais construisent des mosquées au Sud-Kivu que la population congolaise développerait un sentiment islamophobe. La construction de nombreuses mosquées par des étrangers dont le contingent indien de la Monusco devrait vous interpeller, vous qui avez fait une étude remarquable sur les 17 ans de la présence de la Monusco au Congo. D’où leur vient le financement ? En islam, l’aumône en dur, le « Zakat » est recommandée pour aller au paradis. Ce qui justifie le financement de la construction des mosquées et des ADF en provenance de la Grande Bretagne, de la Turquie et de l’Arabie saoudite.
  2. La milice Maï-Maï « Corps du Christ » n’a pas été montée pour combattre les ADF au nom du Christ comme vous l’avez déclaré, autrement elle n’allait pas s’attaquer à la Monusco à Butembo et la Police nationale tuant un casque bleu et égorgeant deux policiers congolais. C’est trop simpliste cette façon de voir le Congo. Ne tombez pas dans des affirmations gratuites pour justifier un sentiment islamophobe quelconque au Congo. Il n’existe pas à ce moment.
  3. La Communauté islamique du Congo (COMICO) est infiltrée et est impuissante face à la montée de l’islamisme radical notamment avec la construction des « mosquées centres d’accueil » servant au recrutement pour la formation au jihad. Des imans reconnus et appartenant à la COMICO le déclarent et le regrettent. Ils sont impuissants et ne peuvent rien. Par peur d’être tués et au nom d’une certaine fraternité de l’Oumma.
  4. Selon vous (et vous adoptez la posture des Nations-Unies), il n’y a pas de terrorisme dans la région de Beni car les ADF ne revendiquent pas leurs actes sur les réseaux internet. Mais c’est grave. Qu’est-ce qui est important selon vous, les massacres ou les revendications ? Nous sommes dans un pays, la RD Congo, où on fait état de près de 6 millions de morts depuis les années 1990.

    femmes islamistes/photo Nicaise Kibel’bel Oka

    Et cela n’émeut personne. Les ADF ont massacré plus de 800 civils à Beni et les Fardc ont perdu près de mille militaires dans une opération militaire qui dure déjà 3 ans. Vous dites qu’il n’y a rien parce que les ADF ne revendiquent pas leurs actes barbares ?

  5. Comment nommez-vous les massacres des « nègres » à Beni ? Horreur ? Barbarie ? Est-on dans une soirée dansante ? Ces tueries dans cette manière atroce ne sont-elles pas un message que les terroristes transmettent à la communauté internationale ? Voulez-vous qu’ils le fassent par écrit ? Vous ne l’admettrez que le jour où ils vont kidnapper un Occidental comme au Mali ou au Niger ?
  6. Vous restez jusqu’à ce jour à soutenir que les ADF, ce sont des Ougandais dans une guerre de près de 20 ans et qu’ils sont « congolisés ». Menez vos enquêtes avec objectivité et vous découvrirez que les ADF ne sont pas des Ougandais mais se recrutent parmi les Tanzaniens, les Burundais, les Kenyans, les Soudanais, les Rwandais, les Somaliens, les Ougandais et les Congolais. Tous liés par l’enseignement rigoriste du Coran et du jihad. Le terme ADF qu’on utilise abusivement en lieu et place de « Muslim Defence International » n’a aucune territorialité pour qu’on reste figé à le coller à l’Ouganda. Leur silence a été une stratégie de mieux s’installer et d’installer leur « base » loin des regards et profitant de la faiblesse (faillite) de l’Etat congolais.
  7. Vous ne prenez pas en compte l’importance du rôle qu’a joué le Soudan dans la radicalisation de l’islam dans cette région du Congo. Alors que c’est dans la corne de l’Afrique que l’influence jihadiste s’est le plus rapidement manifestée grâce à l’appui fourni, comme le signale et le reconnaît Gérard Chialand[1], par Hassan Al Tourabi, au début des années 1990, à une dizaine d’organisations radicales d’Erythrée, d’Ouganda et de Somalie.
  8. Al Qa’ida[2] s’est construit au Soudan et en Afghanistan. Ben Laden et Zawahiri y ont séjourné de 1992 à 1996 avant qu’ils ne soient déclarés « persona non grata » sur demande des Américains après l’attentat manqué contre Hosni Moubarak, alors président de l’Egypte[3].
  9. Hussein Mohammad Jamil Mukulu a séjourné dans ce pays au même moment qu’Oussama Ben Laden et Zawahiri. Il y a reçu des

    enfants soldats islamistes/photo Nicaise Kibel’bel Oka

    enseignements de ces trois grands du jihad, Ben Laden, Zawahiri et Hassan al Tourabi. Si les disciples de Ben Laden sont dangereux et désignés comme des « terroristes » ailleurs, pourquoi ne pas le faire en RD Congo ? Lorsqu’on a été formé par le sommet de l’intégrisme et qu’on les a côtoyés, naturellement on applique les préceptes des maîtres. N’en doutez plus.

  10. En RD Congo, bénéficiant d’une nature luxuriante et impénétrable, les forêts du Mont Ruwenzori – Parc national des Virunga, Hussein Mohammad Jamil Mukulu y a installé sa « base » qu’on appelle « Madina », Q.G. des islamistes ADF récupéré depuis par les militaires Fardc. Il faut interroger les rescapés et visualiser les images dudit camp lors de l’assaut des Fardc pour comprendre le châtiment cruel exercé sur ceux qui y habitaient (allant des coups de fouet, crucifixion, lapidation, mort par pendaison et surtout ce cahot en forme d’armoire à clou). Je suis disposé à vous les envoyer si vous en manifestez le désir à la seule condition que vous les publiiez.
  11. Lorsque vous citez Al Qa’ida donnant l’exemple du Mali ou d’ailleurs jugeant impossible qu’il soit aussi sur le sol congolais, vous feignez d’oublier que le terme al Qa’ida est une métonymie qui désigne simplement un Rassemblement d’islamistes radicaux s’entraînant dans un même lieu au jihad. Donc c’est aussi la métaphore de cette base dispersée à la surface du globe (à l’exemple de Madina dans le Ruwenzori-Beni/ RD Congo), maintenue par des liens, un microcosme de l’Oumma où se retrouvent des « frères en islam.»
  12. Les ADF, meux la Muslim Defence International, tirent leur origine de la secte Tabliq d’origine pakistanaise installée en Tanzanie dans les années 1940. Vous comprenez au moins pourquoi les Pakistanais de la Monusco construisent des mosquées au Sud-Kivu. Vous comprenez aussi pourquoi Hussein Mohammad Jamil Mukulu a été arrêté à la frontière avec la Tanzanie. Cette secte possède une capacité impressionnante d’endoctrinement des adeptes[4]. Ses prêches ciblent les populations marginalisées des quartiers défavorisés pour ramener ces populations dans le « droit chemin » et les enfermer ensuite dans un véritable carcan mental « abêtissant » selon l’expression du rappeur Abdel Malek qui fut adepte de cette secte et qui l’a quittée. Pourquoi vous ne prenez pas la mesure du danger quand il s’agit des populations de la RD Congo ? Hussein Mohammad Jamil Mukulu serait-il un simple touriste dans les forêts de Beni ?
  13. Dites-nous cher Thierry, selon vous, comment les ADF se ravitaillent-ils en armes et munitions ? Voici la réponse. En 2004, les combattants ADF partent en formation en Somalie et participent aux côtés des Shebaab à des positions d’attaque des troupes éthiopiennes à la frontière Somalie/Ethiopie. En 2005, naît un réseau clandestin de trafic d’armes entre Baïdowa (Somalie) et Beni (RD Congo) suivant l’itinéraire Baïdowa (Somalie) – Garissa (Kenya) – Busia – Kasese – Mpondwe (Ouganda) – Kasindi – Beni (RD Congo. Ils coopèrent en même temps avec les rebelles Janjawid à la frontière du Darfour au Soudan/
  14. Le procès contre les ADF se déroule présentement à Beni. Lors de l’audience publique du vendredi 10 février 2017, l’imam Amuli Banza Souleymane (qui a perdu l’œil droit au combat contre les Fardc) raconte avec fierté comment il a dû abandonner sa chaire à la mosquée de Katindo à Goma pour rejoindre avec toute sa famille la base de Madina en forêt. Il le dit : « c’est une vie meilleure que j’ai vécu à Madina par rapport à ma vie antérieure à Goma.» Lorsqu’il est reçu au QG de Madina, on lui dit ceci : « nous sommes des musulmans. De là d’où tu viens, tu n’étais pas un vrai musulman. Tu apprends le coran aux gens alors que tu ne sais pas l’appliquer toi-même. Que dit le coran quand quelqu’un vole un bien d’autrui ? On lui coupe la main. As-tu déjà coupé combien de mains de voleurs ? Or, le coran le recommande. Ici, nous le pratiquons et tu le vivras.»[5]
  15. Bref, il y a bel et bien du terrorisme islamiste des ADF en RD Congo. Certes, il est mal connu des Occidentaux. Par mauvaise foi surtout. C’est pourquoi, au nom de nos relations en tant qu’experts, je vous avais recommandé avec Marc-André Lagrange, de lire mon récent ouvrage publié aux Editions Scribe/Bruxelles au titre révélateur « L’avènement du jihad en RD Congo. Un terrorisme islamiste ADF mal connu ». J’avais même envoyé à Marc-André Lagrange avec qui vous travaillez sur la RD Congo la page de couverture et je comprends pourquoi vous avez déclaré sur RFI « … des vidéos de quelques femmes en tenues

    photo Nicaise Kibel’bel Oka

    musulmane… ». Je suis prêt à vous l’envoyer si vous ne l’avez pas et à partager avec vous nos investigations.

  16. Vous ne m’en voudrez pas à travers cette note qui rétablit certaines vérités que vous connaissez mais que vous ne voulez pas dire à haute voix. Ne faites pas comme notre ami Jasons Stean du GEC (Groupe d’Etudes sur le Congo) qui s’est laissé manipuler dans son rapport sur les massacres de Beni où le personnel de la Monusco qui, pour des raisons qui leur sont propres, refusent de reconnaître le phénomène islamiste. Ce qui leur permet de rester dans la durée même alors que leur inefficacité et leur incompétence sont avérées par tous y compris les groupes armés. Vous l’avez si bien souligné dans votre étude sur les 17 ans de la Monusco.

Je reste donc à votre disposition pour tout débat constructif au sujet du terrorisme islamiste des ADF dans la région de Beni en particulier et dont le réseau s’étend dans toute la région depuis la Somalie, le Soudan en passant par la Tanzanie et l’Ouganda jusqu’en RD Congo ».

Nicaise Kibel’Bel Oka
Directeur du journal Les Coulisses
Journaliste d’investigations et directeur du Centre d’Etudes et de Recherches Géopolitiques de l’Est du Congo (C.E.R.G.E.C)

Téléphone mobile : +243 998 190 250


[1] Sous la direction de Gérard Chialand et Arnaud Blin, a été publié  en 2016 un ouvrage remarquable sur l’Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daech.

[2] Selon Ben Laden répondant aux questions du journaliste Taysir Aluni de la chaîne Al Jazeera en octobre 2001, Al Qa’ida est une création de feu Abou Ubaida al-Banshari (un activiste Egyptien qui finit noyé dans le lac Victoria en 1996 alors qu’il organisait des cellules du réseau en Afrique orientale. On avait l’habitude d’appeler les camps d’entraînement pour les moujahidines contre le terrorisme de la Russie montés par lui « la base » Al Qa’ida. Et le nom est resté.

[3] Gilles Kepel donne des précisions intéressantes à la page 100 de son ouvrage « Fitna. Guerre au cœur de l’islam », ED. Gallimard : « Pour restituer la logique des activistes qui ont perpétré les attentats de New York et de Washington, il est nécessaire de retracer la double filiation qui y a abouti et qu’incarnent par excellence  les deux principaux responsables emblématiques du réseau Al’ Qa’ida : Ayman al Zawahiri l’Egyptien et Oussama Ben Laden le Saoudien. Ils fomentent la prolifération planétaire du terrorisme durant l’expérience du jihad en Afghanistan pendant la décennie 1990, commencent à l’expérimenter lors des années d’exil et de pérégrinations au Soudan, au Yémen et en Europe de 1992 à 1996. »

[4] Voici comment la décrit Gilles Kepel dans l’ouvrage déjà cité à la page 306 : « En Europe, dans les années 1980,  les fonctions de socialisation et d’encadrement ultra-rigoriste au nom de l’islam étaient exercées principalement par le Tabigh, un mouvement de retour à une foi rigoriste, né dans l’Inde des années 1920. Le Tabligh –dont le nom signifie « propagation (de la foi islamique) » – prône une orthopraxie très contraignante (s’habiller à la manière du prophète, dormir comme il dormait, couché à même le sol sur le flanc droit, etc), qui ressemble à celle des salafistes. Tous deux expriment une volonté de rupture au quotidien avec la société « impie » ambiante.

[5] Cheikh Amuli Banza Souleymane (35 ans) qui a reçu une formation au jihad à Mombasa (Kenya) est poursuivi pour participation à un mouvement insurrectionnel et détention illégale d’armes de guerre (RP 151/2017). Instructeur et prédicateur, il apprenait les tactiques de combat aux combattants ADF. Il a été capturé lors des affrontements contre les Forces armées de la RD Congo (Fardc) près de la rivière Bangu non loin de leur  Q.G. de Madina (Medina).