L’apartheid étatique au Rwanda : analyse d’un système de discrimination institutionnalisée

Cet article présente les idées et les points de vue exprimés par les participants au sit-in du 13 janvier 2026, organisé devant l’ambassade du Rwanda à Bruxelles, ainsi que des travaux issus de la recherche scientifique. Avant d’entrer dans l’analyse approfondie de l’apartheid étatique au Rwanda exposé par les participants au sit-in, il a été jugé utile et pertinent de présenter ce qu’est le sit-in, ainsi qu’un bref aperçu de son historique.

 

Le sit-in devant l’ambassade est une action pacifique lancée le 22 avril 2010, à la suite de l’arrestation et de la détention de Victoire Ingabire Umuhoza, le 21 avril 2010, dans les locaux de la police de Kicukiro, à Kigali. Le lendemain, dès 6 h 30 du matin, des militants engagés contre l’injustice et résidant en Belgique se sont mobilisés pour bloquer l’ambassade et dénoncer cette arrestation.

 

Après des échanges avec la police, l’action de blocage a été transformée en sit-in organisé devant l’ambassade. Le même jour, Victoire Ingabire a été libérée, mais le sit-in a continué comme une action permanente visant à dénoncer les injustices et à réclamer la justice au Rwanda.

 

Depuis 2010, le sit-in se tient chaque jour de 8 h à 16 h. Pendant la période de la pandémie de la COVID-19, l’activité a été suspendue pendant deux ans, conformément aux mesures de confinement. En mars 2022, le sit-in a repris et se tient désormais le deuxième mardi de chaque mois, de 11 h à 14 h.

 

Après 15 ans, le SIT-IN demeure un espace de réflexion et d’échange sur les conditions de vie des Rwandais. Il est également un symbole de lutte pacifique, de refus du silence face à l’injustice et de mémoire de la résistance citoyenne.

 

Lors du SIT-IN du 13 janvier 2026, les participants ont analysé l’apartheid imposé par l’État rwandais dirigé par le FPR et le président Kagame à l’encontre de sa propre population. En effet, au Rwanda, l’État affirme que les identités ethniques n’existent plus, notamment en supprimant ces identités des cartes d’identité et autres documents administratifs. Ce discours officiel vise à promouvoir l’unité nationale et la réconciliation après le génocide perpétré contre les Tutsis en 1994. Toutefois, plusieurs chercheurs ont montré que cette suppression administrative ne signifiait pas la disparition réelle des identités ethniques dans les pratiques sociales et politiques (Hintjens, 2008 ; Reyntjens, 2013).

 

Bien que les catégories ethniques ne soient plus officiellement reconnues par l’État, elles continuent d’exister de manière indirecte dans la vie quotidienne et dans le fonctionnement de certaines institutions. Le génocide perpétré contre les Tutsis constitue une preuve historique du rôle central joué par les identités ethniques dans l’histoire du Rwanda. De même, l’existence d’organisations et d’institutions spécifiquement dédiées aux survivants du génocide, telles qu’AVEGA, AERG, FARG ou IBUKA, montre que l’appartenance ethnique demeure une catégorie politiquement et socialement significative. Bien que ces structures aient été créées dans un but légitime de soutien, de réparation et de mémoire, le fait qu’elles soient fondées sur un groupe précis illustre la persistance de la référence ethnique dans l’organisation sociale post-génocide (Clark, 2010 ; Reyntjens, 2013).

 

La discrimination au Rwanda ne se limite pas à l’opposition entre Hutus et Tutsis, mais s’exprime également à travers des inégalités fondées sur les régions d’origine et les parcours historiques des individus. Il convient de noter qu’à la prise de pouvoir du FPR en juillet 1994, de nombreux réfugiés, principalement tutsis, sont rentrés au Rwanda après avoir fui l’Ouganda, le Burundi, la Tanzanie et le Congo (alors Zaïre).

 

Plusieurs rapports d’organisations internationales indiquent que l’accès à l’emploi public, aux opportunités économiques et aux responsabilités politiques peut dépendre de l’origine régionale réelle ou supposée, ainsi que de la proximité avec le pouvoir politique (Human Rights Watch, 2014 ; International Crisis Group, 2012). Cette situation engendre chez une partie de la population un sentiment d’exclusion, de marginalisation et de frustration susceptible d’affecter durablement la cohésion sociale.

 

Pour plus de précision, nous nous concentrerons sur quatre piliers de la vie nationale afin de mettre en évidence l’apartheid étatique évoqué dans cet article : les domaines politique, économique, social et juridique.

 

  1. La discrimination dans le domaine politique

 

La discrimination politique au Rwanda ne s’exerce pas de manière ouverte, mais plutôt à travers des mécanismes indirects, discrets et institutionnalisés. Officiellement, les autorités affirment que tous les citoyens bénéficient des mêmes droits et des mêmes chances. Toutefois, dans la pratique, de nombreux observateurs soulignent que l’accès à des postes influents dans la gouvernance nationale dépend largement de l’appartenance ou de la loyauté au Front patriotique rwandais [FPR] ((Reyntjens, 2013, pp. 23–30).).

 

Un individu qui n’est pas membre du FPR a très peu de chances d’être élu ou nommé à une fonction politique importante.

 

Les postes stratégiques ou clés semblent réservés à des personnes jugées politiquement fiables, généralement issues ou proches du parti au pouvoir. Selon Filip Reyntjens, le système politique rwandais d’après le génocide repose sur une forte concentration du pouvoir au sein du FPR, ce qui réduit considérablement le pluralisme politique réel (Reyntjens, 2013, p. 64).

 

Certains auteurs notent également que l’attribution de postes élevés peut être influencée par l’origine historique ou régionale des individus, notamment en faveur de personnes revenues d’exil, en particulier d’Ouganda, ce qui alimente des perceptions de discrimination fondée sur l’origine et les trajectoires politiques passées (International Crisis Group, 2012, p. 6-9). Ces dynamiques contribuent à renforcer le sentiment d’exclusion chez d’autres groupes de la population.

 

Par ailleurs, des témoignages et des analyses évoquent des pratiques de contrôle interne au sein des institutions, où, dans certains cas, lorsqu’un Hutu est nommé à un poste élevé, il est accompagné d’un adjoint tutsi chargé de superviser ou de contrôler étroitement ses activités. Bien que difficiles à documenter officiellement, ces pratiques alimentent l’idée d’un déficit de confiance fondé non pas sur la compétence professionnelle, mais sur l’appartenance identitaire réelle ou supposée (Hintjens, 2008, p. 18-20).

 

Un autre élément central de la discrimination politique réside dans les programmes d’ingando et d’Itorero, présentés comme des dispositifs d’éducation civique et de formation à la citoyenneté. Les participants qui terminent ces programmes reçoivent des certificats facilitant l’accès à l’emploi public ou à certaines opportunités administratives. Toutefois, plusieurs études montrent que l’intégration pleine et entière à ces structures, notamment en tant qu’« intore », implique une adhésion idéologique et une loyauté explicite au FPR, souvent formalisée par des engagements politiques (Purdeková, 2011, p. 472-476).

 

Cela signifie que l’accès à l’emploi et aux services publics tend à dépendre de l’appartenance politique plutôt que des compétences, en contradiction avec les principes du mérite et de la bonne gouvernance démocratique.

 

Dans des ministères stratégiques tels que le ministère de l’Intérieur (MININTER), des observateurs signalent une répartition informelle mais stable des postes, où chaque individu occupe un « espace prédéfini » dans la hiérarchie administrative. Cette structuration limite la concurrence ouverte et favorise une gestion politique des carrières administratives, fondée sur la loyauté plutôt que sur des procédures transparentes (Reyntjens, 2013, pp. 71–74).

 

À l’échelle nationale, le pluralisme politique apparaît largement formel. Bien que plusieurs partis soient légalement reconnus, la quasi-totalité des institutions étatiques demeure sous le contrôle du FPR. Les partis d’opposition disposent d’une marge de manœuvre très réduite pour mobiliser les citoyens ou exprimer des positions alternatives. “Les droits civils et politiques restent strictement limités et la liberté d’expression fait l’objet de sévères restrictions. Le gouvernement dominé par le Front patriotique rwandais (FPR) – un ancien mouvement rebelle — ne tolère pas l’opposition, la contestation ou la critique” (Human Rights Watch, 2014, pp. 15–22). Tous les membres du FPR sont assimilés à des « intore », tandis que les citoyens non affiliés au parti rencontrent des obstacles dans l’accès à certains emplois ou services : c’est une exclusion politique indirecte.

 

Enfin, le climat politique est renforcé par l’usage de discours dénigrants ou stigmatisants de la part de certains dirigeants. L’exemple souvent cité est celui de propos publics tenus par le Président de la République à l’encontre de l’opposante Victoire Ingabire, la qualifiant de petite femme du génocidaire.  Ces propos lancés pour dénigrer les hutus sont interprétés par plusieurs analystes comme une stratégie de délégitimation politique et symbolique. “Bon nombre de Rwandaises et de Rwandais ont subi des conséquences dramatiques pour avoir voulu revendiquer leur droit à participer à la vie publique. ….mais tous les citoyens devraient avoir le droit de se faire entendre au sujet du développement futur de leur pays” (Amnesty International, 2017, pp. 8–10). De manière plus générale, l’utilisation d’un langage agressif ou disqualifiant de certains hauts dirigeants à l’encontre des opposants contribue à un environnement politique marqué par la peur, l’autocensure et la restriction du débat démocratique (Reyntjens, 2013, p. 89).

 

  1. La discrimination dans le domaine économique

 

La discrimination économique est un problème majeur qui touche une grande partie de la population rwandaise. De nombreux Rwandais ne peuvent pas pleinement exercer leur droit d’entreprendre, de développer des activités économiques indépendantes et de tirer librement profit de leurs biens. Plusieurs chercheurs et organisations internationales soulignent que l’économie rwandaise est largement dominée par un cercle restreint d’acteurs disposant à la fois du pouvoir politique et de l’appareil sécuritaire, tandis que la majorité de la population est marginalisée (Reyntjens, 2013 ; Booth et Golooba-Mutebi, 2012).

 

Un exemple fréquemment évoqué concerne l’utilisation des normes de qualité et de conformité des produits. Selon diverses analyses critiques et témoignages, lorsque les autorités souhaitent freiner ou éliminer un acteur économique, elles invoquent le non-respect des normes de qualité, ce qui entraîne la fermeture ou la confiscation des biens concernés. Ces mécanismes réglementaires servent d’outils de contrôle politique de l’activité économique, en particulier à l’encontre d’entrepreneurs perçus comme insuffisamment loyaux envers le parti au pouvoir (Human Rights Watch, 2017, p. 32-35). Le cas récent du château Marara, dont la gestion est passée sous le contrôle de l’État à la suite de poursuites engagées contre son propriétaire, illustre la vulnérabilité des investissements privés en l’absence de protection politique (Reyntjens, 2013, p. 142-145).

 

Plusieurs études indiquent que les entrepreneurs non affiliés au FPR rencontrent d’importantes difficultés pour développer leurs activités au-delà d’un certain seuil. L’économie formelle et les secteurs stratégiques sont largement contrôlés par des individus étroitement liés au parti au pouvoir, notamment d’anciens exilés revenus d’Ouganda et d’anciens hauts gradés de l’armée : un favoritisme fondé sur les trajectoires politiques et sécuritaires (International Crisis Group, 2012, p. 10-13).

 

Des auteurs critiques avancent également que les inégalités économiques recoupent en partie les clivages ethniques. Certains affirment même que de nombreux Hutus, considérés comme des citoyens de seconde zone, ont été volontairement maintenus à l’écart de l’accumulation de capital et de l’entrepreneuriat à grande échelle. Plusieurs rapports documentent les exemples d’hommes d’affaires ayant perdu leurs biens, ayant été emprisonnés ou contraints à l’exil, ce qui contribue à un sentiment d’exclusion structurelle (Human Rights Watch, 2017 ; Reyntjens, 2013).

 

Par ailleurs, plusieurs analyses soulignent la concentration de la richesse autour du cercle présidentiel. Filip Reyntjens évoque l’existence d’un capitalisme de connivence dans lequel des sociétés et des actifs majeurs seraient contrôlés indirectement par des proches du pouvoir, parfois par l’intermédiaire de prête-noms (abashumba), afin de masquer les véritables bénéficiaires économiques (Reyntjens, 2013, p. 136-140). Cette dynamique favorise l’accumulation de richesses entre les mains d’une élite restreinte, au détriment d’un développement économique inclusif.

 

De nombreux anciens opérateurs économiques ont ainsi quitté le pays, invoquant des pressions politiques, des confiscations de biens ou des poursuites pour crimes économiques. L’accusation de blanchiment d’argent est parfois perçue comme un moyen de neutraliser des acteurs économiques indépendants qui ne sont pas en mesure de justifier leur patrimoine selon des critères administratifs stricts et opaques (Human Rights Watch, 2017, p. 40-43).

 

Dans plusieurs secteurs clés de l’économie, la domination d’un même réseau d’acteurs est régulièrement soulignée.

 

– le secteur des transports est largement contrôlé par des militaires ou des personnes proches des services de sécurité (Booth et Golooba-Mutebi, 2012).

 

– le tourisme fonctionne souvent selon un modèle dans lequel les opérateurs privés assurent la gestion, tandis que l’État ou des entités qui lui sont liées conservent le contrôle réel des actifs stratégiques (Reyntjens, 2013).

 

– les marchés publics et les grandes entreprises sont majoritairement attribués à des acteurs proches du FPR, limitant ainsi la concurrence (International Crisis Group, 2012). Crystal Ventures, souvent décrit comme le bras économique du FPR, occupe une place centrale dans l’économie nationale avec des investissements dans de nombreux secteurs stratégiques (Reyntjens, 2013, p. 131-135).

 

– Dans le domaine agricole, bien que la majorité de la population y soit employée, les coopératives paysannes sont presque toutes étroitement contrôlées par l’État. Les chercheurs notent que les bénéfices issus de la production agricole reviennent rarement aux agriculteurs eux-mêmes, ce qui empêche une amélioration significative de leurs conditions de vie (Ansoms, 2009 ; Booth et Golooba-Mutebi, 2012). Ainsi, malgré le rôle central de l’agriculture dans le discours officiel sur le développement, le paysan ordinaire peine à tirer un avantage économique réel de son travail.

 

Enfin, pour le citoyen ordinaire, lancer un projet entrepreneurial demeure extrêmement difficile. Les exigences administratives, la pression fiscale et l’intervention fréquente de divers services de contrôle dépassent largement les capacités financières et sociales de la majorité de la population. Cette situation contribue à maintenir l’économie entre les mains d’une élite économiquement et politiquement connectée, tandis que la majorité de la population reste confinée dans la précarité et l’insécurité économique (Booth et Golooba-Mutebi, 2012 ; Reyntjens, 2013).

 

  1. Discrimination dans la vie sociale des citoyens : éducation et santé

 

La vie quotidienne des Rwandais révèle d’importantes inégalités entre les groupes favorisés et les autres, notamment dans les domaines de l’éducation et de la santé. Si la politique officielle proclame l’égalité des chances pour tous, des analyses montrent que, dans la pratique, l’accès aux ressources et aux services essentiels dépend fortement du statut économique, de l’appartenance à certains groupes et de l’histoire personnelle (Booth et Golooba-Mutebi, 2012 ; Reyntjens, 2013, p. 28-32).

 

Éducation

 

Dans le domaine de l’éducation, des écoles spécifiques ont été créées pour les enfants issus des milieux favorisés, dotées de matériel et de personnel qualifié, tandis que la majorité des enfants suit le programme de l’enseignement primaire de base de neuf ans, où la qualité de l’enseignement est souvent insuffisante (Ansoms, 2009, p. 295-298). Dans ces établissements publics, les ressources sont limitées, le nombre d’enseignants est insuffisant et la formation pédagogique est parfois faible, ce qui entraîne un retard dans l’acquisition des connaissances de base chez les enfants ordinaires.

 

Les aides scolaires, selon les programmes, accentuent ces différences. Par exemple, MINALOC finançait les enfants vulnérables et défavorisés, tandis que FARG soutenait les enfants rescapés du génocide des Tutsis, mais avec des avantages spécifiques et à des degrés variables (Clark, 2010, p. 290-292). FARG fournissait du matériel scolaire, des repas et des uniformes, créant ainsi des distinctions visibles entre les élèves et contribuant à un sentiment d’inégalité dès le plus jeune âge. Ces pratiques ont été qualifiées d’« apartheid scolaire » par certains chercheurs, car les enfants issus des familles dites privilégiées bénéficient de formations approfondies et d’opportunités de poursuivre dans des écoles de qualité, tandis que les enfants du commun reçoivent un enseignement limité et moins valorisant (Buckley-Zistel, 2006, p. 136).

 

Dans le supérieur et à l’université, certaines organisations étudiantes, comme AERG, ont été accusées de promouvoir indirectement des attitudes discriminatoires et stigmatisantes, notamment à l’encontre des étudiants hutus (Hintjens, 2008, p. 25-27). De plus, certains cursus, jugés « nobles » ou prestigieux, semblent moins accessibles aux Hutus, ce qui soulève des inquiétudes quant à l’équité dans l’accès à l’enseignement supérieur.

 

Santé

 

Le secteur de la santé reflète également des inégalités liées aux groupes sociaux. Les bénéficiaires des programmes de FARG ont un accès privilégié aux soins et à des traitements de meilleure qualité, car leur assurance maladie couvre tout. La majorité des citoyens, y compris ceux affiliés à la mutuelle de santé, rencontrent des difficultés pour obtenir des médicaments dans les hôpitaux publics et doivent souvent se tourner vers des pharmacies privées coûteuses (Booth et Golooba-Mutebi, 2012, p. 12-15 ; Reyntjens, 2013, p. 33-35).

 

Ces différences d’accès aux services essentiels traduisent une société fragmentée, dans laquelle les opportunités sont distribuées de manière inégale. Au lieu de servir de base à la cohésion sociale et au développement inclusif, les systèmes éducatif et de santé renforcent les distinctions sociales, économiques et historiques, alimentant ainsi la frustration, la méfiance et le sentiment d’exclusion au sein de la population (Clark, 2010 ; Ansoms, 2009).

 

  1. Discrimination dans le système judiciaire

 

La discrimination au sein du système judiciaire rwandais est considérée par de nombreux observateurs comme l’une des pierres angulaires de l’inégalité fondée sur l’ethnicité, l’histoire et l’orientation politique. Bien que le système judiciaire rwandais soit officiellement présenté comme indépendant et respectueux de la loi, de nombreuses analyses soulignent l’existence de pratiques partiales et discriminatoires dans son fonctionnement (Reyntjens, 2013, p. 82-86 ; Clark, 2010, p. 295-298).

 

Pour illustrer ce propos, il est important de rappeler le cas du journaliste Dieudonné Niyonsenga, alias Cyuma Hassan, dont le sort est relaté dans l’article « Au Rwanda, le droit est mort » publié dans Echos d’Afrique. Le journaliste Cyuma Hassan a été torturé en prison le 13 janvier 2024.

 

Certaines études indiquent que les organes judiciaires sont largement dominés par des individus issus de groupes spécifiques, notamment les « Banyamurenge » revenus de la République démocratique du Congo, perçus comme proches du pouvoir en place. Il est rare de voir des Hutus occuper des postes influents dans le système judiciaire, que ce soit parmi les juges, les procureurs ou la haute direction de ces institutions (Reyntjens, 2013, p. 83-85).

 

Un point particulièrement controversé concerne l’application de la loi sur l’idéologie du génocide.   Cette législation a été utilisée de manière disproportionnée à l’encontre des Hutus, servant parfois à les incriminer pour des crimes qu’ils n’ont pas commis directement (Mamdani, 2001, p. 245 ; Clark, 2010, p. 296). La formulation large et floue de cette loi permet une interprétation extensive, ce qui rend possible l’inculpation de toute personne dont les idées ou opinions divergent de celles du gouvernement (Buckley-Zistel, 2006, p. 138).

 

Cette partialité est renforcée par des déclarations publiques du président de la République, selon lesquelles il existerait des « lois écrites et non écrites », suggérant ainsi que, lorsque l’État décide de poursuivre quelqu’un, une justification pourra toujours être trouvée. Ces propos indiquent que le système judiciaire fonctionne moins sur la base de normes claires et transparentes que sur des considérations politiques (Reyntjens, 2013, p. 87).

 

Ces pratiques conduisent à une faible confiance des citoyens ordinaires dans le système judiciaire. Beaucoup hésitent à saisir les tribunaux, craignant de ne pas recevoir une justice équitable, ou préfèrent se taire plutôt que de contester des décisions, par peur d’être accusés de crimes graves, tels que la diffusion d’idéologies divisionnistes ou génocidaires (Purdeková, 2011, p. 475-477).

 

Dans une société où le système judiciaire devrait constituer un pilier de l’unité, de la réconciliation et de la confiance envers l’État, l’accès inégal à la justice creuse le fossé entre les groupes sociaux et ethniques.  La véritable réconciliation ne pourra être atteinte que lorsque le système judiciaire sera perçu comme indépendant, impartial et accessible à tous, sans distinction d’ethnie, d’origine ou d’opinions politiques (Clark, 2010, p. 300-303 ; Reyntjens, 2013, p. 88-90).

 

Conclusion

 

L’analyse présentée dans cet article met en évidence l’existence, au Rwanda, d’un système de discriminations structurelles et institutionnalisées qui, sans être officiellement reconnu, présente des caractéristiques fondamentales de l’apartheid. En niant formellement l’existence des identités ethniques tout en les mobilisant implicitement pour accéder au pouvoir, aux ressources économiques, à l’éducation, à la santé et à la justice, l’État rwandais a instauré un ordre social hiérarchisé, fondé sur la loyauté politique, l’origine historique et l’appartenance réelle ou supposée à certains groupes. Cette gouvernance sélective, marquée par la centralisation du pouvoir, la répression de la dissidence et l’inégalité des chances, entretient un climat de peur, d’autocensure et d’exclusion. Ainsi, loin de favoriser une réconciliation durable, ce système entretient des fractures profondes et durables au sein de la société rwandaise. Reconnaître cette réalité, celle d’un apartheid sans nom, est une étape indispensable pour ouvrir un débat honnête sur la justice, l’égalité et la paix véritable au Rwanda post-génocide.

 

Vestine Mukanoheri

Analyste politique

 

Références bibliographiques

Amnesty International. (2017). Setting the Scene for Elections: Two Decades of Silencing Dissent in Rwanda. Londres : Amnesty International, pp. 8–10.

Ansoms, A. (2009). Re-engineering rural society: The visions and ambitions of the Rwandan elite. African Affairs, 108(431), 289–309.

Booth, D., & Golooba-Mutebi, F. (2012). Developmental patrimonialism? The case of Rwanda. African Affairs, 111(444), 379–403.

Buckley-Zistel, S. (2006). Remembering to forget: Chosen amnesia as a strategy for local coexistence in post-genocide Rwanda. Africa, 76(2), 131–150.

Clark, P. (2010). The Gacaca Courts, Post-Genocide Justice and Reconciliation in Rwanda. Cambridge : Cambridge University Press.

Human Rights Watch. (2014). World Report 2014: Rwanda. New York : Human Rights Watch, pp. 15–22.

Human Rights Watch. (2017). We Will Force You to Confess: Torture and Unlawful Military Detention in Rwanda. New York : Human Rights Watch, pp. 32–35 ; 40–43.

Hintjens, H. M. (2008). Post-genocide identity politics in Rwanda. Ethnicities, 8(1), 5–41.

International Crisis Group. (2012). Rwanda: The Limits of Transitional Justice. Africa Report No. 192, Bruxelles, pp. 6–13.

Mamdani, M. (2001). When Victims Become Killers: Colonialism, Nativism, and the Genocide in Rwanda. Princeton : Princeton University Press.

Purdeková, A. (2011). ‘Even if I am not here, there are so many eyes’: Surveillance and state reach in Rwanda. Journal of Modern African Studies, 49(3), 475–497.

Reyntjens, F. (2013). Political Governance in Post-Genocide Rwanda. Cambridge : Cambridge University Press.

Sources journalistiques et web

Echos d’Afrique. (2024, 13 janvier). Au Rwanda le droit est mort. Cas du journaliste Cyuma Hassan torturé en prison. Disponible sur : https://www.echosdafrique.com/20240113-au-rwanda-le-droit-est-mort-cas-du-journaliste-cyuma-hassan

 

 

 

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